Un crime chrétien : la chasse aux sorciéres

N.d.l.r.: dans un article du Matin du 11 septembre 2005, Chiara Meichtry se fait l’interprète du Coup de gueule d’Adolphe Ribordy, rédacteur en chef du Confédéré de Martigny, lequel dénonce la censure dans les manuels scolaires qui ignorent ou minimisent les crimes de l’Inquisition dans nos régions et en particulier dans le canton du Valais. Claude Cantini, dans l’article ci-dessous, découvre la pointe de l’iceberg de cette horrible période de la chrétienté encore cachée dans les archives.

I – La doctrine

La lutte contre la sorcellerie est certainement un des ´exploitsª les plus tragiques de l’histoire de l’Occident. Confondue à souhait avec la magie et les hérésies, elle a été reprise du monde romain par le christianisme officialisée, lequel l’a beaucoup intensifiée en y ajoutant même une lourde connotation sexuelle. Dans ce sens bien précis, il est possible de faire ´remonter l’origine de la sorcellerie moderne à une déformation de la tradition chrétienne selon laquelle le diable avait incité la femme au péché pour le plus grand malheur de l’humanitéª1. La chasse aux sorcières a connu, sous la poussée d’une superstition croissante, dès le Moyen Age, une criminalisation de plus en plus cruelle. Ainsi, en 1326, le pape Jean XXII ´définit (dans une bulle) la sorcellerie comme une hérésie devant être poursuivie par les inquisiteursª (Broye, p. 17). Or, après des siècles de comportements disparates et périodiques, différents d’un évêché à l’autre, ce n’est qu’à la fin de ce même Moyen Age tant décrié que la démonologie se structure et donne naissance à une véritable jurisprudence. C’est en effet en 1488 que deux moines dominicains publient un ouvrage fatal: le Malleus maleficarum (marteau des sorcières), en ouvrant ainsi ´la grande période des procès de sorcellerieª2. Il s’agit de Jakob Sprenger (né à B‚le, inquisiteur à Cologne, mort à Strasbourg) et Heinrich Krämer dit Institor (né à Strasbourg, grand inquisiteur pour le Tyrol et la Bohême-Moravie). Ces deux personnages ont été sans doute encouragés par les opinions du pape Innocent VIII (1484-1492) qui, à peine monté sur le trône de saint Pierre, avait publié sa bulle Summis desiderantes affectibus laquelle tranchait le conflit de compétences en matière de sorcellerie entre les tribunaux ecclésiastiques et les tribunaux laÔcs, bien entendu en faveur des premiers. C’est seulement plus tard que les juges profanes purent s’occuper à nouveau des affaires de sorcellerie.

A partir de là, le Malleus – un des ouvrages les plus sanguinaires de l’histoire humaine, qui élevait la sorcellerie au rang de l’hérésie en la stigmatisant de plus comme œuvre du démon – ne pouvait que devenir le code sur lequel se baseront dorénavant tous les procès. D’autant plus que, par la suite, la force de loi du Malleus fut ouvertement reconnue par des bulles papales décrétées par Alexandre VI (1492-1503), Jules II (1503-1513), Léon X (1513-1521) et Adrien VI (1522-1523). La voie était donc largement ouverte pour une règle ecclésiastique qui multipliera les procédures. Et cela continuera pendant deux bons siècles.

Rappelons un détail important: le délire anti-sorcières a frappé aussi les pays protestants, par l’entremise des consistoires, l’Inquisition des réformés. Il faudra attendre le XVIIe siècle avant que des hommes courageux (dont le moine bénédictin d’Einsiedeln Martin Hunger et le notable de Boudry Jean Tissot qui fut ´traduit, en 1611, devant les tribunaux pour avoir soutenu que la sorcellerie était un fantômeª – comme l’écrit F. Chabloz3) émettent des timides allusions à la possibilité d’une explication médicale (dérangements mentaux et nerveux) des comportements des accusés de sorcellerie4. Mais c’est surtout au XVIIIe siècle que seront publiés les premiers ouvrages scientifiques niant l’existence de phénomènes occultes, sur lesquels se basaient les accusations et les crimes judiciaires subséquents.

II – Les conséquences

Relativement limitée en Espagne5, en Italie, en Pologne, aux Pays-Bas, en Angleterre et en Suède, la chasse aux sorcières a été très intense en Allemagne (surtout dans les Etats du Sud-Ouest: Palatinat, Baden, Souabe, Wurtemberg, Bavière, oú certaines sources parlent d’environ 100000 condamnations au bûcher pour le seul XVIIe siècle), en Ecosse, en France, au Luxembourg et en Suisse. Concernant notre pays comme nous pouvons lire dans le Dictionnaire historique de la Suisse – ´la poursuite systématique de la sorcellerie et de la magie commença en Suisse romande, pour se répandre ensuite dans les territoires de langue allemande… Dans les cantons protestants, les procès de sorcellerie furent aussi répandus que dans les cantons catholiques. Ces poursuites semblent avoir été particulièrement fréquentes dans les pays romands et dans les régions montagneusesª6, surtout entre 1560 et 1750. Précisons que les condamnations à mort suivent, souvent, des séances de torture plus ou moins longues; ce qui a provoqué de fréquents cas de suicide7. Outre les condamnations à mort, les accusées pouvaient s’en sortir avec la réclusion perpétuelle, si la sorcière avait soutenu tous les degrés de torture sans avouer et si les charges n’étaient pas trop lourdes (peine transformée en détention à domicile s’il s’agissait d’une première accusation) ou le bannissement à vie, quand, sans avoir obtenu des aveux, les accusations provenaient de sorcières déjà condamnées ou sous enquête8. La peine de mort était donc, en principe, requise seulement dans les cas de confession, pratiquement extorquée car tout le monde ne pouvait pas y résister. La peine de mort enfin pouvait être simple ou aggravée par l’application de tenailles ardentes avant le bûcher, d’avoir auparavant la langue percée ou d’être roué.

1 – En Suisse alémanique

B‚le. Des procès pour sorcellerie sont attestés de 1426 à 1727 (le dernier étant basé, comme bien d’autres probablement, sur une dénonciation calomnieuse). Les nobles et les patriciens ne semblent pas avoir été épargnés, du moins au début. Dès la deuxième moitié du XVIe siècle, la véritable chasse aux sorcières s’atténue et la torture cesse d’être appliquée dès 1643. Ainsi, de 1426 à 1519, les procédures ouvertes ne dépassèrent pas les 25 et entre 1520 et 1564, de 14 personnes déférées devant les tribunaux, une seule fut condamnée à mort. Même s’il s’agit, bien entendu, d’une victime de trop. Il faut souligner l’influence positive de l’Université dans toutes ces affaires, contrairement à bien d’autres villes.

Saint-Gall. Des procès ont eu lieu de 1496 à 1694, le XVIe siècle ayant été très calme à ce sujet. Le total des condamnations à mort connu est d’une vingtaine dans l’Alte Landschaft, de 23 dans le Toggenbourg et d’une dizaine dans la ville même. En effet, en ce qui concerne cette dernière, 25 procès documentés pour la période 1601-1694 se sont terminés par 11 condamnations à mort, 3 acquittements assortis de bannissement et 11 acquittements sans conditions.

Lucerne. Le premier procès connu remonte à 1419. Pendant le XVe siècle, leur nombre augmente mais ils se terminent le plus souvent par des bannissements. Au contraire, pendant le XVIe et le XVIIe, les procès entrainent en règle générale le bûcher. J. Schacher signale, pour les localités de Lucerne et de Sursee, plus de 600 procès concernant 577 personnes, dont 509 pour la seule période 1562-1572. D’après W. Monter, entre 1550 et 1675 (date du dernier procès), sur 505 jugements les condamnations à mort s’élevèrent à 254, soit le 51%.

Grisons. Des procès sont connus du XVe au XVIIIe siècle: le premier, de 1434, concerne le village de Lostallo dans le val Mesolcina et le dernier est en 1779. Des poussées de zèle ont été enregistrées en 1488, 1714, 1718 et 1753. Une étude consacrée à la Surselva nous renseigne sur la période 1619-1732, pendant laquelle 122 procès ont eu lieu dans sept des neuf cercles judiciaires de la région. Dans le cercle de Disentis, 38 personnes furent arrêtées en 1675, en l’espace de deux mois et dans le cercle de Vals l’on connaît l’existence de 12 procès dont, en 1654, celui contre 14 enfants.

Berne. Le premier procès s’est déroulé en 1400 dans l’Obersimmenthal. Dès la fin du XVe siècle, ´la ville de Berne se soustrait de plus en plus à la juridiction de l’évêque de Lausanne et défère les affaires de sorcellerie à sa propre juridictionª, de ce fait ´les procès se font déjà plus raresª9; il n’empêche qu’entre 1591 et 1600, le nombre de ces derniers a été de 311. En 1651, seules 3 condamnations à mort sur 52 furent exécutées; en 1662, 2 (à Herzogenbuchsee); en 1665, une à Cerlier (il s’agit de la femme d’un pasteur) et dès 1680, ´les condamnations à mort disparaissent et sont remplacées par la prison et les amendesª10.

Zurich. ´Jusqu’à la fin du XVe siècle, Zurich connut peu de procès de sorcellerie. Les poursuites ne devinrent fréquentes qu’après l’apparition du Malleus maleficarum11. Après la Réforme, sous l’influence de Zwingli, la sorcellerie ne fut plus condamnée en tant que telle. Après avoir connu leur apogée pendant le dernier tiers du XVIe siècle, les condamnations à mort commencèrent à baisser dès la première moitié du XVIIe. Entre 1533 et 1714 (date du dernier procès), sur 220 jugements, les exécutions furent au nombre de 74.

En ce qui concerne Unterwald, des procès pour sorcellerie – à la suite d’une épidémie de peste – sont documentés de 1628 à 1630; ils se termineront par la condamnation à mort de 40 personnes à Obwald et de 83 à Nidwald (y compris la fille du Landamann). Dans le premier demi-canton, la dernière exécution – effectuée sur un enfant de 10 ans – a eu lieu en 1696 et, dans le deuxième, en 1684. A Zoug, des procès sont encore instruits en 1737-38.

Dès 1524 (année de la séparation), Appenzell a aussi connu des procès pour sorcellerie pour un total d’une vingtaine dans les Rhodes-Intérieures et une trentaine dans les Rhodes-Extérieures. Les 26 cas d’aveux étudiés, sur la base du Malefizbuch, par E. Schiess, concernent la période 1601-1691; deux seulement proviennent d’habitants des Rhodes-Intérieures catholiques (en 1674 et 1691).

A Schwytz, sur un total de 36 procès le nombre des exécutions est de 41 (sic!). Des procès sont également attestés: dès 1454 dans le canton de Soleure, dès 1458 en Thurgovie et dès 1459 à Uri (surtout dans des villages de la vallée d’Urseren). La dernière exécution, au plan suisse, a eu lieu à Glaris en 1782: au mois de juin, la servante Anna Gˆldin a eu la tête tranchée à la hache sous l’inculpation confirmée d’avoir ensorcelé l’enfant de son maître.

2 – En Suisse romande et au Tessin

Valais. Un premier procès est attesté en 1420, mais les procédures se multiplient durant les XVIe et XVIIe siècles: par la suite, elles diminuent peu à peu, avant de disparaître. Entre 1428 et 1434, ´plus de 200 personnes furent condamnées à être brûlées vives par les autorités profanes de l’évêché de Sionª12. Des procès moins lourds quantitativement sont documentés pour les années 1456, 1467, 1576, 1620, 1674 et 1678: tous les accusés sont des Valaisans de langue allemande habitant les villages de Trˆbel, Ems, Ermen et Oberwald. ´Il y eut également de nombreux procès de sorcellerie à Bagnes et Salvan oú s’étendait la juridiction de l’abbé de Saint-Mauriceª13. Dès 1678, les documents deviennent de plus en plus rares; les deux derniers sorciers valaisans (Françoise Aubert de Bovernier et Pierrerretaz de Sembrancher) furent brûlés à Bagnes. Le curé Kämpfen signale cependant que, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, un grand nombre de gens continuait à croire en la sorcellerie.

Genève. Le premier procès connu remonte à 1404. S’ensuivent bien d’autres: en 1513 (500 exécutions en l’espace de trois mois, selon l’historien Jules Michelet qui n’avance cependant pas de preuves), 1530, 1542, 1545 (34 condamnés ´à périr par le glaive, le feu, la potence et l’écartèlementª14, en trois mois également), 1546 et 1571. Les archives qui ont été conservées (environ la moitié de celles qui ont existé) permettent d’établir, pour la période 1520 à 1681, une liste comprenant 337 suspects (dont 87 hommes). 70 d’entre eux furent condamnés à mort: la dernière exécution concerne, en 1652, Michée Chauderon qui ´fut brûlée pour s’être laissé imprimer sur le corps des stigmates sataniquesª15. Par la suite, les sentences se limitent aux bannissements. Précisons que ´pour pouvoir prononcer un verdict de mort, les magistrats de l’Ancien Régime genevois doivent avoir obtenu auparavant des aveux complets de l’accuséª (Broye, p. 52). D’oú le rôle de la torture, à laquelle furent soumis (surtout sous la forme de l’estrapade) le 45% des 337 accusés, malgré cela les deux tiers d’entre eux continuèrent à crier leur innocence. Les bannissements furent au nombre de 199 et les libérations pures et simples 46; 4 inculpés se sont suicidés.

Après un premier signe d’affaiblissement à partir de la deuxième moitié du XVIe siècle, les procès se font de plus en plus rares dès 1630. La dernière procédure est celle de 1680-81: elle concerne une femme ´fauteuse de troublesª qui est tout simplement éloignée du village de Peney. Entre 1680 et 1752, seront cependant ouvertes 24 enquêtes pour des affaires de superstition. Il est intéressant aussi de signaler que ´les grandes vagues de chasse aux sorcières genevoises (un phénomène rural) correspond assez bien aux principales épidémies de peste qui ont sévi dans la citéª (Broye, p. 43), entre 1542 et 1640. D’après W. Monter, de 1527 à 1681, le nombre de procès à été de 319: ils ont débouché sur 66 exécutions, 185 bannissements, 24 libérations et 4 suicides (10 sentences sont inconnues).

Fribourg. En 1396 (date du premier document mentionnant une affaire de sorcellerie), le prieur et autres religieux du couvent des Augustins de Fribourg sont ´accusés de s’être adressés à quelques devins pour découvrir les auteurs d’un vol de bestiauxª16. Entre 1439 et 1444, 5 hommes et 7 femmes sont brûlés; la première exécution, celle de 1439, concerne une femme dont ´le bûcher se serait composé de 12 chars de boisª (Rouiller, p. 18). De 1608 à 1677, au moins 166 exécutions ont eu lieu dans la seule partie francophone du canton (dont 10 adolescents de 7 à 17 ans). Sur les examens pour découvrir la ´marque du diableª, effectués de 1644 à 1652 (dont un sur une fillette de 8 ans), 12 s’avéreront positifs, la torture aidant.

Depuis, la prison de Fribourg, appelée déjà ´Mauvaise Tourª, a pris aussi le nom de ´Tour des sorcièresª. En septembre 1731, s’allume sur la place du Guintzet de Fribourg le dernier bûcher de la Suisse romande: il concerne Catherine Repond dite Catillon. Dix ans auparavant, Marie Corrupt de Charmey, ‚gée de 70 ans, était morte sous la torture (pratiquement toute l’Europe avait abandonné la chasse aux sorcières depuis le dernier quart du XVIIe siècle). ´On imagine la facilité avec laquelle une personne, dans son intérêt, pouvait se débarrasser d’un être plus ou moins proche… Les inculpés sont généralement des pauvres campagnards, des femmes vagabondes, mal famées, qui changent fréquemment de domicile en mendiant, hystériques, charlatans et guérisseurs à court de formules, invertis, gens disgraciés par la nature. Le reproche de sorcellerie était jeté à la tête des gens que l’on voulait perdreª écrit J.-F. Rouiller (pages 47, 66 et 67).

Les superstitions étant, ici aussi, tenaces, encore en 1865, un procès pour sorcellerie est ouvert en Gruyère contre Jean Repond dit Capu. La supercherie ayant été découverte lors de l’instruction, cette absurde accusation est abandonnée et l’inculpé s’en sortira avec une condamnation à six ans de prison. Du reste, entre-temps, le prix du bois avait passablement augmenté.

Neuchâtel. Quand nous examinons les procédures neuchâteloises touchant la sorcellerie, nous trouvons des époques, des temps oú l’on brûle les sorciers comme on brûle les fagots l’hiver, suivis de périodes de calme, auxquelles succèdent des reprises d’une rigueur intense. C’est ainsi que dans le XVe siècle, il y a deux périodes de dix ans bien notées, de 1430 à 1440, et de 1480 à 1490. Puis viennent septante années de calme; un peu avant 1570, point une époque épouvantable oú la justice, ou plutôt son fantôme, semble affolée, tant elle envoie de condamnés au supplice; les cachots de nos châteaux regorgent de malheureux: c’est le temps oú l’on creuse de nouveaux crotons, espèce d’in pace humides, sous terre, sans lumière et sans air; c’est le temps oú le même bûcher, dans nos si petites juridictions, dévore jusqu’à quatre, cinq sorcières à la fois. – Cela dure cent ans. (Chabloz, p. 48). Ce sont les nombreux châtelains de l’époque qui ouvrent les enquêtes et enferment dans leurs cachots les inculpés. Dans le Pays de Neuchâtel (et évidemment aussi ailleurs, hélas) ´certains personnages furent accusés de sorcellerie parce qu’ils connaissaient quelques recettes et secrets dans l’art de guérir, parce qu’ils pratiquaient la médecine populaireª (Chabloz, p. 360). Ces ´bonnes femmesª, en plus de quelques ´devinsª, étaient aussi sages-femmes et vétérinaires, à une époque oú dans la région n’existaient (si l’on exclut quelques barbiers chirurgiens) que trois vrais médecins, respectivement à Yverdon, Estavayer et Neuchâtel, et un seul ´apothicaireª à Neuchâtel. Or, malgré leur indiscutable utilité, ´l’Eglise (protestante) déclara que si la femme ose guérir sans avoir étudié, elle est sorcière et doit mourirª (Chabloz, p. 366).

Des procès sont signalés en 1430 (fort probablement le premier), 1431, 1432 et 1439. Les années 1580, 1581, 1585 et 1586 touchent surtout le Val-de-Travers; la seigneurie de Valangin connaît une recrudescence de procès dès 1607 et en soixante ans enregistre 48 procédures; à Colombier, 13 magiciens et sorciers montent sur le bûcher en 1619-20; la châtellenie de la Thielle enregistre, elle, 10 condamnations à mort en 1645 (en un mois) et 11 envoyés au bûcher en 1647 (en deux mois). ´Le jugement exécuté, tout le tribunal se réunissait pour un repas solennelª17.

F. Chabloz a retrouvé les noms de 600 sorcières poursuivies, mais ´ce chiffre – écrit-il – n’est qu’une fraction du grand total des accusés de sorcellerieª (p. 496). En effet, les archives (´ces tristes annales de l’erreurª) antérieures au XVIIe siècle ont été souvent détruites car embarrassantes. De 1583 à 1649, ce ne sont pas moins de 231 mises en accusation. La série noire continue de 1666 à 1669, mais dès 1675 les procès ont tendance à diminuer. Il faudra cependant attendre 1743 avant d’en voir vraiment la fin: à cette date ´un sorcier fut encore condamné à être roué et brûlé vif par la cour de justice de Môtiersª (Chabloz, p. 500). Sur 222 cas de sorcières condamnées à ´la peine des flammesª, 49 furent ´graciéesª, soit étranglées sur le bûcher, décapitées ou noyées. De 1568 à 1677, sur 611 procès connus, 401 ont débouché sur des exécutions (65%) et 85 sur des bannissements.

Jura. ´Proportionnellement à l’étendue du territoire, il semble bien que les anciens Etats du prince-évêque de B‚le, détiennent le record de cette institutionª – écrit E. Diricq (page 5). Des procès pour sorcellerie sont en tout cas documentés à partir du XVIe siècle. La sélection effectuée par E. Diricq dans les ´Criminaliaª de l’évêché, couvrant la période 1549 (date des premiers dossiers) à 1670, porte sur 68 procès, en très grande partie contre des femmes (les hommes jugés ne sont qu’une dizaine). C’est hélas, la règle partout ailleurs, conséquence claire de la diabolisation de la sexualité18. Sont particulièrement touchés par les procédures les villages de Bure, Alle, Chevenez, Réclère, Roche-d’Or, Asuel, Saint-Ursanne, Courtemaîche, Courfaivre, Damphreux, Les Breuleux, Noirmont, Saint-Sulpice, Cœuve, Bonfol, Bressancourt, Miécourt, Porrentruy, Moutier, Grandval, Boncourt, Champolz, Courtedoux, Grandfontaine, Damvant, Fahy, Courchavon, Vendlincourt, Essertains, Montfavergier et Diesse (oú, entre 1611 et 1667, 60 sorcières furent mises à mort). Le dernier procès et la dernière exécution dans le Jura remontent à 1670. Entre 1568 et 1670, sur 196 procès, le nombre d’exécutions est de 102 (52%) et celui des bannis de 12.

Au Tessin, des procès pour sorcellerie sont attestés jusqu’au XVIIIe siècle, dont ceux, nombreux, qui ont eu lieu dans la vallée de la Léventine entre 1431 et 1459. Au XVIe siècle, pendant la période de la Contre-Réforme, le cardinal Carlo Borromeo de Milan intensifie ses ´visites pastoralesª au Tessin, dans le but d’appliquer rigoureusement la chasse aux hérétiques et aux sorcières et revenir à la ´pureté de la Foiª par la torture et les bûchers.

3 – Dans le Pays de Vaud

Entre 1580 et 1665, environ 1700 sorcières (beaucoup de documents ont été ici aussi également ´perdusª) ont été exécutées, dont 56 de 1591 à 1595, 255 de 1596 à 1600, 240 de 1601 à 1610, 60 en 1613 (dont 27 dans la seule ch‚tellenie de Chillon, soit Veytaux et Les Planches, en l’espace de quatre mois), 75 en 1616 et 24 en 1665. Probablement un record19. Auparavant, 37 procès s’étaient déroulés entre 1438 et 152820.

Dans les bailliages vaudois, les autorités bernoises durent souvent intervenir contre les excès de zèle des baillis, gouverneurs et châtelains. Un édit du 21 août 1545 alla jusqu’à interdire toute exécution d’une condamnation à mort dans le Pays de Vaud avant l’envoi des actes du procès à Berne et la ratification de la sentence par le Conseil. Le 8 août 1583 encore, le gouvernement chercha, sans grand succès, à modérer le zèle des jugesª – lit-on dans le Dictionnaire historique de la Suisse21. Dès 1680, les manuels bernois ne mentionnent plus des sentences de mort.

Une corrélation existe également entre l’intensification des procès pour sorcellerie et les années de peste, ainsi ´qu’avec les tensions économiques et sociales au sein des villagesª (Kamber, p. 28). En effet, comme l’écrit Denis Buchs dans sa préface à l’ouvrage de Jean-Bernard Repond: ´Il est confirmé que le surnaturel a bon dos. On lui attribue des règlements de compte bien triviaux. D’autre part, ces affaires attestent une très grande réceptivité à l’irrationnel.ª Examinons maintenant les détails des procès qui, ayant laissé quelques traces, ont fait l’objet de recherches particulières22. Aymonet Mauguettaz d’Epesses est jugé en 1438 à Lausanne (Cité) et libéré, après abjuration. Suivent: Jaquet Durier de Blonay, en 1443 à la Tour-de-Peilz: remis au bras séculier pour être exécuté; Catherine Quicquetat de Vevey, en 1448 à La Tour-de-Peilz23; Pierre Mounier de Vevey, en 1448 à La Tour-de-Peilz: absolution avec pénitence; Pierre Chavaz de Vuitebœuf, en 1448 à Champvent: prison à vie ´au pain sec et à l’eauª; Pierre de Chanoz de Middes (Fribourg), en 1458 à Lausanne (au Ch‚teau de Rive à Ouchy, utilisé par la Ville): au bûcher; Jaqueta Pelorinaz de Martigny, en 1459, Pierre Antoine, en 1459 à Ouchy, Johaneta Anyo de La Roche (Fribourg), en 1461 à Ouchy: au bûcher; Guillaume Girod de Chardonne, en 1477 à Ouchy; Jordana de Baulmes de Corsier, en 1477 à Ouchy; Claudius Boche de Blonay, en 1479 à Ouchy; Johanneta Baractiez de Clarens, en 1480 au Ch‚telard (Montreux: remise au bras séculier; Jean Poesions de Clarens, en 1480 au Ch‚telard; Antoine de Vernay de Chesalles-sur-Oron, en 1482 à Attalens (Fribourg): remis au bras séculier; Jean Gallot de Corsier, en 1484 à Attalens; Marguerite Diserens de Peyres, en 1498 à Dommartin (ch‚tellenie); François Marguet de Dommartin, en 1498 à Dommartin; Pierre des Sauges de Poliez-le-Grand, en 1498 à Dommartin, Ysabielle Guex (?) de Peyres, en 1498 à Dommartin; Jeannette Vincent de Dommartin, en 1524 à Dommartin: au bûcher; Claude Roliez de Villars-Tiercelin, en 1524 à Echallens: au bûcher; Jean Massoz de Villars-Tiercelin, en 1525 à Lausanne; Marguerite Rolier de Villars-Tiercelin, en 1528 à Dommartin: au bûcher; Françoise Gillieron de Corcelles-le-Jorat, en 1528 à Dommartin: bannissement avec les frais du procès à sa charge (rejugée en 1548, elle s’en sortira à nouveau avec un deuxième bannissement).

Une série de procès se concentre dans la seigneurie de L’Isle (appartenant aux huguenots de Chandieu): Colette Dunant de Villars-Bozon en 1539, Claude Olevey de L’Isle en 1560, Hélène Olevey de L’Isle et Jean Faillettaz de Villars-Bozon en 1573, Guillaume Beyvin de Villars-Bozon en 1587, Marie Prior de Gollion en 1592, Nicod Clerc de Villars-Bozon en 1599, Madeleine Griffon, Jeanne Tissot (accusée par Madeleine Griffon et Esvaz Port accusée par les deux précédentes), toutes de L’Isle, en 1651: elles seront condamnées à ´brûler toutes vives sur un échafaud de boisª érigé à Cossonay; Nicolarde Gollie (elle aurait fait un potage avec des racines de jusquiame à l’intention de sa propre famille), Jaquemaz Bourtoud et Isaac Gruaz, tous de La Coudre, en 1660: au bûcher (sentence probable seulement pour la première, son dossier étant incomplet). Le dernier procès pour sorcellerie s’est déroulé en 1669, contre Andreanne Braissan de L’Isle.

Gollion faisait partie de la seigneurie de L’Isle (dans le bailliage de Morges). Au moment des faits, (27 procès entre 1615 et 1630, analysés par F. Taric-Zumsteg) le village ne comptait que 45 feux, soit environ 200 habitants. C’est que ´le village donne l’image d’une communauté déchirée par des déséquilibres et des conflits diversª (p. 165). Seront ainsi jugés et condamnés à mort par le feu (estre mis sus ung echaus fault de bays et bruslé tout vifz et son corps redhuit en sendre, selon la formule utilisée dans les actes de jugement): Mermet Semossaz, Jean Berney et Antoina Juvin en 1615, Jeanne Gaudin, Françoise Guyot et Déborat Premat en 1616, Louise Decrausaz, Valentin Daguin et Antoine Prior (´roué et briséª auparavant) en 1620, Marie Espard en 1621, Jacques Semossaz (également ´roué et briséª avant le bûcher) en 1624 et Benoît Resin (qui bénéficie du même traitement) en 1630. Une Genon Chervet des Monts de Villette (Forel d’aujourd’hui) a été exécutée vers 1550 et une Françoise Pinget de Lutry vers 1600. En ce qui concerne la première, il s’agit probablement de la pointe de l’iceberg car ´la population du Jorat en était rude et superstitieuse et encore (au début du XVIIIe siècle) hantée par le souvenir des sabbats et des pactes avec le diableª24. Autour de 1630, 4 exécutions ont eu lieu à Colombier-sur-Morges et 5 autres à Etoy. De 1537 à 1630, sur 102 procès attestés, 90 ont connu des sentences d’exécution (90%) et 6 seulement de bannissements, dont 86 procès, 77 condamnations à mort et 6 bannissements pour le seul bailliage de Lausanne.

Claude Cantini

Notes

1 Dictionnaire historique de la Suisse, tome 6, p. 275

2 La Grande Encyclopédie, tome 30, page 288

3 Page 498

4 Une ordonnance bernoise d’avril 1655 précise, par exemple, que les prétendus possédés sont ´des malades et pécheurs ayant besoin de traitement par un médecinª (Regula Matzinger-Pfister, Les mandats généraux bernois dans le Pays de Vaud: 1536-1797, B‚le 2003.)

5 Au sujet de la ´modérationª de ce pays, une opinion quelque peu discutable mais qui mérite d’être connue: ´Au prix de cinq à six mille victimes (en réalité entre 7000 et 12000), elle (l’Inquisition) a épargné à l’Espagne et au Portugal non seulement les guerres de religion qui ont ensanglanté l’Europe, mais aussi la chasse aux sorcières, qui a fait dans les autres pays catholiques, et surtout protestants – car les tribunaux compétents en avaient disparu, des centaines de milliers de morts (500000 selon les estimations les plus modérées, dont 30000 à 40000 pour l’Angleterre seulement) aux XVIe et XVIIe sièclesª (Hubert Montheilhet, Les derniers feux, Paris 1994, p. 52). D’une façon plus générale, selon Stéphane Bodénès) Le pape et le tombeau vide, Genève 2004, p. 166), ´l’Inquisition, aussi suspecte qu’elle fût, représenta un relatif progrès en matière de défense des droits de la victime, toutes proportions gardées, compte tenu des systèmes judiciaires d’alors; elle fit beaucoup

moins de morts que des événements humanistes, encensés universellement, comme la Révolution françaiseª.

6 Tome 6, p. 276

7 Par exemple: ´Une lettre, datée du 30 décembre 1669, signée par Isaac Pélichet, ch‚telain de L’Isle, informe le souverain bernois du décès en prison de Jacques Challiet de Villars-Bozon, condamné à être brûlé vif comme sorcier, et de la grève de la faim entreprise par Louise Failletaz, accusée de sorcellerie et incarcérée à la prison de L’Isleª (Taric-Zumsteg, p.73).

8 ´Une sorcière accusait (sous la torture) 10 complices qui, à leur tour en accusaient 20, et la progression continuait tellement que nous avons tenu des procédures oú une seule accusée dénonce 30, 50, 70 complicesª (Chabloz, p. 497). D’oú un minimum de prudence de la part des enquêteurs.

9 à 14 Dictionnaire historique de la Suisse, tome 6, p. 277

15 La Grande Encyclopédie, tome 30, p. 288

16 Dictionnaire historique de la Suisse, tome 6, p. 276-277

17 Dictionnaire historique de la Suisse, tome 6, p. 276

18 ´Si l’écrasante majorité des individus poursuivis pour sorcellerie sont de sexe féminin – 8 sur 10 – cela tient à l’image extrêmement négative de la femmeª – écrit Efren Camerin (La sorcellerie en Suisse romande, Lausanne 1987, p. 29).

19 Signalons néanmoins que P. Kamber ramène ces chiffres à 65 pour la période 1581-1620.

20 Cf.: Françoise Le Saux, Quelques procès de sorcellerie dans le Pays de Vaud au XVe siècle, Lausanne 1980 (mémoire de licence)

21 Tome 6, p. 277

22 Jusqu’au XVIe siècle, c’est-à-dire avant l’occupation bernoise et l’introduction de la Réforme, les procès se sont déroulés devant les inquisiteurs pour les régions vaudoises dépendant de l’autorité temporelle des évêques de Lausanne et par les cours seigneuriales ailleurs.

23 Les documents étant incomplets, la majorité des sentences nous sont inconnues.

24 Bernard de Cérenville, Camisards et partisans dans le Pays de Vaud (1703-1707), Lausanne 1910, p. 4

Bibliographie

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– Cart Jacques, Le ch‚teau de L’Isle et les procès de sorcellerie, Lausanne 1908.

– Chabloz Fritz, Les sorcières neuch‚teloises, Neuch‚tel 1868.

– Choffat Pierre-Hans, La sorcellerie comme exutoire. Tensions et conflits locaux: Dommartin 1524-1528, Lausanne 1959.

– Diricq Edouard, Maléfices et sortilèges. Procès criminels de l’ancien évêché de B‚le pour faits de sorcellerie (1549-1570), Lausanne 1910.

– Giger Hubert, Hayenwahn und Hexenprozesse in der Surselva, Coire 2001.

– Guggenbuehl Dietegen, Mit Tieren und Teufeln. Sodomiten und Hexen unter Basler Jurisdiktion in Stadt und Land, 1399 bis 1799, Liestal 2002.

– Haslet Eveline, Anna Gˆldin, dernière sorcière, Lausanne 1984.

– Kamber Peter, La chasse aux sorciers et aux sorcières dans le Pays de Vaud. Aspects quantitatifs (1581-1620) dans Revue historique vaudoise 1982, pp. 21 à 33.

– Kämpfen Peter-Joseph, Hexen und Hexenprozesse im Wallis, Stans 1867.

– Modestin Georg, Le diable chez l’évêque. Chasse aux sorciers dans le diocèse de Lausanne vers 1460, Lausanne 1999.

– Monter William, Witchcraft in France and Switzerland, Londres 1976.

– Repond Jean-Bernard, Catillon et Capu, Bulle 1985.

– Rouiller Jean-François, Invoûta: sorcières et sorcellerie en Pays de Fribourg, Fribourg 1979.

– Schacher Joseph, Das Hexenwesen im Kanton Luzern, Luzern 1947.

– Schiess Emil, Das Gerichtwesen und die Hexenprozesse in Appenzell, Trogen 1919

– Soldan Wilhelm-Gottlieb, Geschichte der Hexenprozesse, Stuttgart 1880.

– Taric-Zumsteg Fabienne, Les sorciers à l’assaut du village. Gollion (1615-1631), Prahins 2000.

– Tschaikner Manfred, Die Zauberei und Hexenprozesse des Stadt St.Gallen, Constance 2003.

(C) Libre pensée 2006

4 réponses à “Un crime chrétien : la chasse aux sorciéres”

  1. kallenborn dit :

    bonjour,

    les sorcières ont laisser place aux pauvres gens endetter et l’inquisition est actuellement remplacer par l’office des poursuites qui pousse des gens dans le désarrois le plus totale voir le suicide pour certains , dans sa grande évolution la suisse à oublier de mentionner que les dettes ne sont pas un crime mais un piège vicieux qui touche les plus fragiles de la population actuelle , les poursuites chassent les sorcières de ces nouveaux temps avec une virulence qui ressemble aux pratiques du bourreau du moyen age .

  2. mia dit :

    bonjour, où pourrait on trouver la liste de tout les noms des sorcière recensé? cordialement

  3. Tsegha dit :

    Bonjour, merci pour toutes ces informations.
    Je me demandais s’il existait des informations concernant une personne brûlée (peut-être une femme?) aux Cullayes datant vers 1700 environ?
    En effet, j’y ai habité dans une vieille ferme il y de ça une dizaine d’année lorsque j’étais adolescente. Je me rappelle quelques ressentis étranges, qui me travaille encore. D’ailleurs pour couronner le tout, l’adresse de cette ferme se nomme : « A la Brûlée ». On a jamais vraiment voulu me répondre sérieusement, me prenant de haut lorsque je demandais pourquoi on avait donné ce nom comme adresse…
    Dans l’attente de quelconques informations, je vous remercie d’avance.

  4. Reta Caspar dit :

    Le procès pénal dans le pays de Vaud au XVIIe siècle
    Voir: http://doi.org/10.5169/seals-371041

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