Gangrène démocratique

La démocratie est gangrenée par l’argent roi. La démocratie helvétique est gangrenée par une frange d’élus qui n’ont ni vision ni idées. Ils ne sont que de parfaits conservateurs réactionnaires. Cette démocratie est également gangrenée par des partis qui n’ont pratiquement pas de programme ni de philosophie. Ce pays est gangrené par des journaux insipides, des journalistes aphones et sans courage, des journaleux éteints et ignorant totalement le sens critique, dont une majorité souffre également du syndrome de la brosse à reluire.

Economie sans âme

L’économie, à tout le moins la grande industrie et la haute finance, ne participe plus au bien-être commun. Dans un passé pas si lointain, les entreprises consacraient une part de leurs bénéfices au développement de la société et apportaient leur contribution au bien- être social. L’économie vivait en symbiose avec la société, le pays et ses institutions. C’était également cette synergie qui permettait la paix sociale.

Aujourd’hui tout cela a pratiquement disparu et ces entreprises n’ont plus qu’un seul but, engraisser des actionnaires déjà boursouflés par les dividendes, verser des rentes à des dirigeants incompétents: Swissair, Expo.02, La Poste, les CFF et d’autres en sont de bons exemples. Une partie de ces dirigeants n’a qu’un seul but, détruire ce que d’autres ont mis des décennies à construire. Mais cette politique désastreuse n’est pas encore suffisante puisque ces conglomérats contribuent aussi à la déliquescence des PME qui représentent encore près de 80% du tissu économique de la Suisse.

Concomitamment la politique en subit les contrecoups. On démantèle dans le social, dans la formation, dans l’éducation sous le fallacieux prétexte de réduire les dépenses mais sans jamais réduire les impôts. Encore que finalement la réduction des impôts ne devrait pas être la première des priorités si cet argent est utilisé à bon escient. Ce qui est loin d’être le cas. On dilapide cet argent, notamment en engraissant une administration tentaculaire ou en réalisant des travaux d’Hercule, mal étudiés, mal conçus. Un exemple est actuellement fourni par les nouvelles transversales ferroviaires dont les dépenses atteignent des sommets himalayens.

Un ultralibéralisme que défendent ces arrogants capitalistes qui n’a rien à voir avec le libéralisme. Ce dernier, lui, se veut une philosophie de la liberté qui ne se résume pas à la liberté du marché mais qui implique que l’on respecte la pluralité des ordres (économique, politique, culturel), qui entraîne elle-même une pluralité d’exigences et de principes de justice, non réductibles à la logique économique.

Le capitalisme est devenu dangereux pour la démocratie car il fait avant tout du public des consommateurs, le capitalisme impose la logique du « je veux » propre aux enfants, contre celle du « nous voulons » des citoyens adultes, donc conscients de ce qui est nécessaire à la société.

ln fine, la question qui surgit est: les dieux de la grande économie, de la haute finance n’ont-ils pas intérêt à ce que cette démocratie se délite, se dissolve? Elle freine certaines décisions, elle handicape la marche du capitalisme mondial. Comment imaginer que des simples citoyens puissent encore être autorisés à donner leur avis sur tout et sur rien? Cela est indécent et cette situation freine souvent d’importantes décisions. Une délocalisation doit pouvoir se faire sur le champ. Les collaborateurs qui restent sur le carreau eh bien tant pis pour eux. Ces entreprises ne sont pas dirigées par des philanthropes. Il faut donc éviter que le peuple, la plèbe puissent encore donner leur avis. Ou tout au plus sous la forme d’une illusion. L’économie doit être totalement libre et ne doit de comptes qu’à elle-même, selon les ultra orthodoxes.

Et cette aversion pour la démocratie s’explique. C’est en effet de la responsabilité des Etats de maintenir les règles du droit, celles de la démocratie, contre les forces montantes de la finance. Or un Etat faible est beaucoup plus facile à manipuler et si en plus les élus sont faibles et corruptibles c’est beaucoup plus souple.

Des élus nyctalopes

Cette constatation aura été faite par une majorité de ceux qui ont suivi, à tout le moins survolé les idées, les slogans, les programmes émis par les partis et les candidats lors des dernières élections fédérales. L’indigence des propositions était prégnante. Qui s’est encore avisé de consulter les archives des élections précédentes aura pu lire les mêmes balivernes, inepties et autres fadaises. Les resucées telles que: « votez pour nous, demain nous baisserons les impôts ou avancez avec nous, sans oublier le fameux, l’avenir est dans vos mains » rien n’a été épargné. Des slogans pour élèves de maternelle.

Les programmes quant à eux éludaient en majorité les grands problèmes de l’heure: l’avenir des jeunes, leur formation, l’intégration des étrangers, la culture, l’éducation, la liberté, la laïcité, des thèmes importants qui demain nous interpelleront avec encore plus d’acuité.

Par contre, l’on parla longuement de ces mauvais réfugiés, de ces moutons noirs. Et là également, le citoyen aurait pu espérer un sursaut. En lieu et place des anathèmes, ce fut une surprise si l’un de ces politiciens eût proposé une rencontre de tous les pays européens pour traiter de cette importante question, celle des réfugiés, des sans-papiers. Elle va encore plus hardiment nous préoccuper ces prochains mois car ce problème n’est pas spécifiquement suisse, il est contingent à toute l’Europe, voire bien au-delà.

Comment peut-on être encore assez naïf pour croire que la situation va s’améliorer? Tous les signes attestent qu’elle se dégrade. Le nombre de pays en guerre, nageant dans la pauvreté, augmente. Ne serait-il pas venu le temps d’empoigner ce problème à bras-le-corps avant qu’il ne dégénère encore plus?

Il est encore une autre tare qui frappe certains de ces élus, il s’agit du manque de réaction face aux arguments parfois mensongers, souvent démagogiques de l’UDC. Par contre on reproche à certains sbires de ce parti de monopoliser la parole. Ce qui est grotesque. Est-ce la faute de certains de ses adhérents s’ils ont l’art de la communication? Une frange sait parler haut et fort et sait attirer les médias comme des bouses attirent les mouches. Ce n’est pas la faute à l’UDC si dans les autres partis il ne se trouve que peu de personnes capables d’argumenter, de croiser le fer. Encore plus inepte et surtout antidémocratique est de est de vouloir diaboliser et mettre à l’encan l’UDC. Il s’agit d’un parti qui a droit à la parole et vouloir le museler s’apparente à un déni de démocratie.

Mais il est encore un autre élément négatif pour la démocratie: le rajeunissement des élus. Il ne semble pas, de prime abord, que ce phénomène se produise durant cette législature. Au contraire, plusieurs jeunes candidats ont été éliminés au détriment de personnages qui frisent parfois les 80 ans.

Quant aux femmes, elles ne sont pas non plus à la fête. Elles n’ont pas encore conquis leur place. C’est très regrettable car toutes les expériences prouvent et attestent que la sensibilité féminine apporte un supplément d’âme partout où elles sont présentes. Evidemment qu’en politique, entre le dire et le faire il y a un abîme. Autant d’éléments qui concourront à faire de ce nouveau Parlement et du Sénat davantage des chambre d’enregistrement que des creusets d’idées.

Des partis sans racines

Qui a suivi les émissions télévisuelles et radiophoniques, ou plutôt survolé ces émissions car il fallait être courageux pour rester collé devant son écran, n’a pas manqué d’être surpris par les réactions de la majorité des caciques et autres pontes de certains partis politiques lorsque les premiers résultats furent connus. La première évidence qui s’imposait était que, comme à l’accoutumée, la majorité des mêmes hannetons squattaient les marronniers médiatiques.

Il en est même certains qui ne se livrent pratiquement qu’à cette activité depuis des lustres dans la salle des pas perdus à Berne. Ils sont cachés derrière les palmiers afin de surgir au bon moment pour présenter le bon profil au journaleux qui passerait dans les couloirs. Car ceux-ci aussi ont une certaine propension à chasser toujours le même gibier.

Heureusement, les émissions devinrent un peu plus intéressantes et presque hilarantes lorsqu’il fallut que les dirigeants justifient et explicitent ces pertes considérables subies par la majorité des partis: radicaux, PDC, socialistes et libéraux.

Tous les perdants ou presque admettent qu’ils n’avaient pas su séduire le citoyen, qu’ils n’avaient pas su l’écouter, qu’ils avaient mal compris son message. Toute cette logorrhée fut assaisonnée de la promesse que, pour la prochaine échéance électorale, dans quatre ans, les revendications et autres propositions des citoyens seront prises en compte. Seulement c’est difficile à croire car voilà des années que ces partis perdent des plumes, à chaque élection ou presque, qu’ils s’enfoncent et qu’ont-ils fait? Rien ou presque rien. Nombre d’adhérents, tous partis confondus, attiraient l’attention des caciques et des cacochymes sur les dérapages, sur le manque de cohérence entre discours et action. Que faisaient-ils? Ils les écoutaient d’une oreille distraite car les stratèges savaient ce qui était bon et ce qui ne l’était pas. Voilà ce qui arrive lorsque l’on prend ses théories pour des certitudes et que l’on ignore le peuple. Mais cette fois, c’est promis, ils les écouteront. Qui peut encore croire de telles promesses? Comment peut-on encore être un militant actif lorsqu’on doit subir de tels discours?

Un autre élément affaiblit ces partis. Depuis des années ceux-ci n’ont plus de ligne politique, n’ont plus de philosophie, n’ont plus de souffle. C’est une valse à vingt temps: un pas à gauche, un pas en avant, un pas à droite, un pas en arrière, bref aucune ligne directrice et cohérente. Qui a analysé leur histoire a constaté que, durant des décennies, pratiquement tous suivaient une ligne et s’y conformaient en général. Relevons au passage que c’est encore le cas de l’UDC par exemple; le discours, la ligne, les arguments, même les plus massues ne changent pas. C’est une constante qui contribue à sa force. Dans le même ordre, on peut citer également le POP qui ne diverge que très peu de sa ligne de conduite.

Or un parti politique sait qu’un citoyen qui adhère à ce parti le fait en principe, à tout le moins un certain nombre d’adhérents, en connaissant un peu sa philosophie, son histoire et que ce sont ces paradigmes qui suscitent l’intérêt ou non. Alors comment une personne normale peut-elle s’y retrouver si à chaque occasion les dirigeants dérogent, louvoient, hésitent? Les discours c’est bien, mais parfois le peuple demande aussi des actes. On ne se contente plus de belles paroles.

C’est en définitive une évidence, les partis politiques, dans leur majorité, sont malades et s’ils contribuent à répandre la gangrène dans le système, ils sont également gangrenés. Les soins intensifs sont nécessaires, car qu’on le veuille ou non, dans un système démocratique tel que le notre, les partis politiques sont indispensables. A tout le moins ce devrait être eux qui apportent du grain au moulin des débats. Encore faut-il qu’ils aient du grain à moudre!

Des médias amorphes et insipides

N’est-il pas encore un autre secteur qui contribue également à diffuser cette gangrène? Il y a évidemment les médias, une partie en tout cas. Qu’est-ce qu’un journal? Un journal exprime une culture dont le journaliste est seulement dépositaire. Son rôle vise à donner naissance à une conscience collective, à une forme de partage qui dépasse tous les communautarismes. Si la fin de la presse devait se produire – non, il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit – elle n’empêchera pas les écologistes, les féministes, les homosexuels, les francs-maçons de s’exprimer. Elle leur retirera simplement un vecteur d’expression qui permet d’intéresser à leur cause d’autres personnes qui n’y sont pas sensibles car la vie ne les y a pas prédisposés. La perte du lien social assuré par certains médias s’accompagnera du développement des particularismes. L’absence d’une conscience commune rend déjà délicate la gestion de notre société par les politiques. Sans relais ni contre-pouvoirs, elle deviendra impossible. L’émergence des télévisions thématiques continuera à amoindrir le rôle rassembleur des grandes télévisions généralistes.

Les blogs, ces journaux intimes où chacun donne son point de vue dans l’espoir de le faire partager, ne constituent pas de véritables substituts. Efficaces, utiles et pertinents, ces espaces de liberté agrègent autour d’eux des gens qui s’intéressent au même sujet et partagent la même opinion. Ils renvoient chaque blogueur à son même miroir. En proposant un large éventail de sujets, des sports à la rubrique étrangère en passant par la mode, la culture, l’économie, le journal suscite parfois chez le lecteur une curiosité pour des thèmes qui lui sont étrangers.

De là à penser que le déclin des journaux notamment, est le signe d’une société où chacun se replie sur lui-même, il n’y a qu’un pas que l’on n’ose franchir. Cette disparition tacitement acceptée serait le premier symptôme du mal d’un pays qui refuse de se penser lui-même, parce qu’il ne croit plus en sa destinée.

Mais pour que ces médias soient lus, aient de l’audience, il faut qu’ils se distinguent les uns des autres, qu’ils proposent des spécificités, des sujets, des thèmes de réflexion. Arguer, comme le font certains, que les gens ne lisent plus est un mensonge.

Les journalistes, à tout le moins la majorité, sont formés dans le même moule, avec les mêmes individus qui se cooptent, qui se massent mutuellement avec la brosse à reluire. Un certain nombre de ces journalistes sont insipides, sans courage, sans volonté, sans conviction, dénués de tout sens critique, rampant devant les gens en place et leur servant la gamelle chaque fois qu’ils aboient. Comment peut-on faire une presse de qualité? C’est le système de la « médiacratie ».

Or, sur ce point également on ne déroge pas. Une démocratie sans une presse libre, diversifiée, qui ose pousser son cri et marcher parfois hors des chemins battus est en danger. Elle court des risques. Ces médias bas de gamme contribuent à gangrener cette démocratie.

Enfin, s’il fallait encore un élément pour corroborer cette situation déplorable, le taux de participation, soit moins de 50%. Dans un pays démocratique lorsque plus de la moitié des citoyens se détourne de la chose publique, la situation est grave. C’est une perte de confiance, c’est la défiance totale à l’endroit de la classe politique.

Cependant, ce même citoyen ne porte t-il pas une part de responsabilité? Si au lieu de baisser les bras, de se laisser bercer par les illusionnistes, il eût réagi lorsqu’il était temps, il eût pu freiner la dérive. Encore eût-il fallu faire preuve d’un peu de courage et de volonté.

Ne pas baisser les bras

En conséquence l’évidence s’impose: la démocratie ne fonctionne plus ou très mal. Il faut lui redonner force et vigueur. Il faut la repenser, la revivifier, l’adapter au monde moderne. Evidemment, il est inutile de faire des réformes pour réformer. Ces changements doivent être adaptés au monde dans lequel nous vivons. Comment pouvons-nous y parvenir? En associant toutes les bonnes volontés qui croient encore à ce pays et qui croient surtout et avant tout à l’homme et à sa place dans la société.

Il faut également éloigner du pouvoir celles et ceux qui depuis des décennies trompent, mentent et abusent les citoyens. Ceux qui ne le servent pas mais qui s’en servent pour satisfaire leur ego. Encore faut-il relativiser les choses et raison garder car que représentent nos braves députés à Berne face à la puissance d’entreprises telles que Nestlé, Novartis ou l’UBS? A elles seules ces unités réalisent des chiffres d’affaires dépassant largement les quatre cents milliards de dollars. Face à elles, le PNB de la Suisse est de 349 milliards de dollars. Alors quel poids représentent ces députés et sénateurs? Des nains de jardin dont la mission est de chantonner les comptines à la gloire du grand capital que les milieux d’affaires leur enseignent.

Que cela n’empêche cependant pas le peuple de savoir que c’est lui qui est majoritaire et qu’il dispose de droits importants. Encore faut-il qu’il les utilise.

André Sprenger, journaliste

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