Les protocoles des sages de Sion

Instrument de l’antisémitisme nazi et clérical

Si les comploteurs sont de tous les temps, le mythe du complot mondial est né avec la création des Etats modernes. Les Protocoles des Sages de Sion, qui en donnent l’image la plus exemplaire, fiction d’un complot juif en vue d’une domination mondiale, furent fabriqués àParis vers 1900/1901 par les services de l’Okhrana (police secrète tsariste) dirigée en France par Piotr Ivanovitch Ratchkovski, ´un policier homme du monde singulièrement doué pour les provocations, les mystifications et les intrigues de courª.1

L’auteur des Protocoles, un faussaire du nom de Matthieu Golovinski, travaillait pour Ratchkovski. Ce ´documentª n’était en réalité qu’un faux démarqué d’un ouvrage français, Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu. Il s’agissait d’un pamphlet, publié àBruxelles en 1804, dirigé contre Napoléon III, dont l’auteur se nommait Maurice Joly. Ce texte était dépourvu de tout esprit antisémite.

La première traduction en russe des Protocoles date de novembre 1901. Un mystique orthodoxe, Sergei Alexandrovitch Nilus, proche de la cour impériale, se chargea de les faire circuler dans l’entourage du tsar au cours de l’année révolutionnaire 1905.

La lecture des Protocoles produisit sur Nicolas II une profonde impression. ´Il ne peut y avoir de doutes sur leur authenticitéª affirma-t-il. Mais une enquête du département de la police ayant révélé leur fausseté, le tsar en fut complètement bouleversé2. Quoique profondément antisémite, il fit retirer l’ouvrage de la circulation, déclarant: ´On ne peut pas défendre une cause pure avec des méthodes malpropres.ª Cette décision ne devait pourtant pas faire reculer l’antisémitisme dans la Russie tsariste.

Les Protocoles, aliment de la propagande nazie

Les Protocoles furent traduits en allemand en janvier 1920. On n’a pas de peine à supposer qu’un tel texte allait servir à merveille l’antisémitisme hitlérien. Alfred Rosenberg, grand théoricien du parti national-socialiste, en fut l’un des plus actifs propagateurs. Cités par Hitler dans Mein Kampf3, les Protocoles ´exposent clairement et en connaissance de cause ce que beaucoup de juifs peuvent exécuter inconsciemmentª.

La question de l’authenticité ne préoccupait pas le Fûhrer. Peu lui importait que la fausseté du document ait été démontrée de façon incontestable. Balayant l’argument, il avait confié à Hermann Rauschning4: ´L’important n’est pas que les Protocoles soient authentiques au sens formel, mais qu’ils soient ´véridiquesª; tout ne se passe-t-il pas comme s’ils disaient la vérité.ª

Ce point de vue était partagé par Henry Coston5: ´Authentiques ou faux, les Protocoles sont un étonnant document. Car, dès 1905, ils décrivent ce qui allait s’accomplir dans le monde au cours de notre siècle.ª

En mai 1943, Joseph Goebbels note dans son journal: ´J’étudie encore une fois àfond les Protocoles de Sion (sic) [...] J’en ai parlé à midi au Fûhrer. Il estime comme moi que les Protocoles de Sion peuvent être considérés comme absolument authentiques.ª Peu avant la chute du IIIe Reich, Hitler avouait encore: ´Quand j’ai lu, il y a longtemps, les Protocoles des Sages de Sion, j’en ai été bouleversé. Cette dissimulation dangereuse de l’ennemi, cette ubiquité! J’ai compris tout de suite qu’il fallait faire comme eux, à notre façon bien entendu. [...] Ils m’ont guidé jusqu’au moindre détail. J’ai toujours appris beaucoup de mes adversaires.ª

C’est bien la preuve que les hauts dignitaires nazis ont trouvé dans les Protocoles tous les ingrédients qui alimentèrent leur fanatisme antisémite.

La pensée conspiratrice est d’essence religieuse

´Que Hitler et Staline portent devant l’histoire le terrible poids de millions de morts juifs n’excuse pas la chrétienté de toutes les abominations des siècles passés qui ont rendu possibles les horreurs que nous avons vécues, résultat de cet antisémitisme…ª écrit Henri Verbist6. De son côté David Kertzer7 souligne que les Protocoles des Sages de Sion ´donnent une bonne idée du rôle de l’antisémitisme catholique dans l’essor de l’antisémitisme nazi et fasciste des années 1920. Ils furent, selon cet auteur, ´l’antichambre de l’holocausteª.

L’antisémitisme chrétien est donc bien la source millénaire à laquelle sont venues s’abreuver les autres variétés d’antisémitisme.

Il est évident que le christianisme détient une place importante, voire prépondérante dans la propagation de la haine du juif. Dès le IVe siècle, l’antisémitisme a constitué le fond de commerce de l’Eglise de Rome. Il n’est par conséquent pas étonnant que le Vatican ait soutenu tous les régimes prêchant l’antisémitisme. Depuis deux siècles, cette aversion s’est nourrie du mythe, abondamment répandu par le clergé, d’un prétendu complot fomenté par les juifs et les francs-maçons en vue d’établir un nouvel ordre mondial. ´La pensée conspiratrice, constatent Goldschläger et Lemaire8, participe [...] intimement d’un type de pensée religieuse.ª

Au chapitre V des Protocoles on relève ce passage: ´Nos prophètes nous ont dit que nous sommes élus par Dieu même pour dominer toute la terre.ª9 Pas besoin d’aller plus loin pour y discerner la ´preuveª du complot. Un esprit plus attentif pourrait remarquer que cette notion de mission divine de prépotence mondiale figure aussi dans les discours de tous les présidents des Etats-Unis, de G. Washington à Débiliou Bush. Pourtant nul n’a jamais osé évoquer un ´complotª yankee, pourtant manifeste.

En Italie et en France, les principaux propagateurs de ce faux document furent des prêtres. Mgr Umberto Benigni en personne se servit de cet ouvrage pour lancer une ´croisadeª antisémite. Ce fut lui qui publia en 1921, en supplément d’un périodique italien, la première édition italienne des Protocoles, alors que, de son côté, un prêtre défroqué, Giovanni Preziosi, sortait sa propre édition au même moment.

En France, le Père Ernest Jouin fut l’un des plus connus des représentants de l’antisémitisme. Directeur d’un périodique spécialisé dans la dénonciation de complots imaginaires (Revue internationale des sociétés secrètes), fondé en 1912, il publia une traduction française des Protocoles. Il était en outre l’auteur de l’ouvrage Le péril judéo-maçonnique et revendiquait l’´honneurª d’être l’inventeur de l’épithète ´judéo-maçonniqueª10. Elevé à la prélature par le pape BenoÓt XV, il fut ensuite reèu en audience privée par Pie XI, qui le nomma protonotaire apostolique avec le titre de monseigneur. C’est dire si le Vatican appréciait le zèle antisémite du prélat français.

Juifs et francs-maçons, bêtes noires du clergé

En 1797 déjà, l’abbé Augustin Barruel, dans ses Mémoires pour servir l’histoire du jacobinisme, explique la Révolution de 17879 par l’action secrète et conjuguée des francs-maçons, des juifs et des sociétés secrètes, pour détruire les nations. Citons également, en 1872, Le juif du Talmud par le Père Auguste Rohling. De l’abbé Chabauty: Francs-maçons et juifs (1880) et Les juifs nos maîtres ! (1882). En 1891, le Père Henri Desportes publia un livre sur les prétendus meurtres rituels intitulé Tué par les juifs. De Mgr Léon Meurin: La franc-maçonnerie, synagogue de Satan (1893). En 1905, le traditionaliste Isidore Bertrand sortait La franc-maçonnerie, secte juive.

Postérieurement aux Protocoles, il faut mentionner le Manuel de sociologie catholique (rééd. 1927) du R. P. Albéric Belliot. Plus récemment, Les derniers temps avant la fin du monde (1965) de l’abbé Jean Boyer, dans lequel l’auteur reproduit en annexe le texte des Protocoles des Sages de Sion.

A cette énumération, qui n’a – de loin – pas la prétention d’être exhaustive, il faut aussi ajouter les textes férocement antisémites du Père Vincent Bailly, directeur de La Croix et ceux du virulent directeur de l’Univers Louis Veuillot. Le quotidien d’Edouard Drumont, La Libre Parole, ayant organisé un concours du meilleur essai (on laisse imaginer ce qu’il faut entendre par ´meilleurª) sur ´la menace juiveª, ce furent deux ecclésiastiques qui remportèrent les premiers prix.

Dans Racismes11 Etiemble constatait: ´C’était l’entre-deux-guerres. Hitler montait vers le pouvoir; on diffusait en France Les Protocoles des Sages de Sion, [...] J’observais souvent à quel point l’église péchait contre soi: les pires antisémites, autour de moi, étaient presque tous catholiques.ª Et l’auteur concluait: ´… la première mesure qui s’impose, dès l’école primaire, c’est un cours d’instruction civique oû tous les écoliers apprendront par cœur en quelques lignes la vérité sur les Protocoles des Sages de Sion, l’un des mensonges les plus bêtes et les plus meurtriers de l’histoire.ª

L’église de Rome, dont l’histoire n’est qu’une suite ininterrompue d’intrigues, de complots et de conspirations, est – on le constate – remarquablement qualifiée pour déceler des comploteurs partout… sauf en son sein.

Mais pourquoi faut-il que le peuple d’Israël apporte lui-même de l’eau au moulin de ses détracteurs par le nationalisme exacerbé des sionistes et le fanatisme des intégristes judaîques?

André Panchaud

1 Pierre-André Taguieff: Les Protocoles des Sages de Sion, faux et usages d’un faux, coédition Berg International – Fayard, Paris, 2004.

2 Léon Poliakov: Histoire de l’antisémitisme, t. 2, Calmann-Lévy, coll. Pluriel N_ 8371, Paris, 1981.

3 Nouvelles Editions Latines, Paris, 1934.

4 Hermann Rauschning: Hitler m’a dit, Librairie Pomogy, Paris, 1939.

5 Dictionnaire de la politique française, t. 2, 1972.

6 Les grandes controverses de l’église contemporaine, Ed. Rencontre, Lausanne, 1969.

7 Le Vatican contre les juifs, Robert Laffont, Paris, 2003.

8 Alain Goldschläger et Jacques Ch. Lemaire: Le complot judéo-maçonnique. Ed. Labor / Ed. Espaces de libertés, coll. Liberté j’écris ton nom N_ 25, Bruxelles, 2005.

9 Protocoles des Sages de Sion, Bernard Grasset, Paris, 1925.

10 L’Idée libre N_ 158, juillet-août 1985.

11 Ed. Arlea, Paris, 1986.

(C) Libre pensée 2006

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