Pacifisme chrétien

Serait-ce un signe de la Providence? Dans la répartition d’une succession, il m’est échu, devinez quoi… une Bible! Elle m’a été généreusement offerte par un lointain cousin qui, par ce moyen, pensait m’ouvrir le chemin d’une improbable rédemption. «Tiens! me dit – non sans quelque intention malicieuse – cette âme charitable, pense à ton salut.»

Tout d’abord je me rebiffai, comme un caviste du Dézaley auquel on présente un verre de Coca-Cola. Puis, ayant ouvert le vieil ouvrage aux pages jaunies et froissées par l’usage, je me mis en devoir de le feuilleter, jusqu’à y prendre intérêt.

C’est qu’il en recèle des pages étonnantes, ce «sacré» bouquin!

Tenez, par exemple, la «parole de Dieu» a toujours été présentée comme un message d’amour et de paix. Eh bien, parlons-en. L’Ancien Testament n’est qu’une énumération de châtiments divins, de vengeances, de conflits et de massacres.

Mais, me conseille-t-on, lisez donc le Nouveau Testament. Le message du Christ est vraiment un message de paix et d’amour.

Vraiment?

Déjà, j’ai une objection à présenter. La Bible est, paraît-il, la parole de Dieu. Il ne saurait donc y avoir deux paroles contradictoires: l’une pour l’Ancien Testament, l’autre pour le Nouveau. La Bible est une. Et le croyant n’a pas à faire de distinction entre ces deux parties. Ce que dit le Nouveau Testament ne saurait corriger ou atténuer ce que dit l’Ancien.

Il y a, au demeurant, dans le Nouveau Testament, suffisamment de références permettant d’être édifié sur les sentiments pacifistes du Christ et de ses disciples. Qu’on en juge:

A tout Seigneur, tout honneur. Voici d’abord Jésus, dit le Messie, dit le Bon Berger, dit le Ré…dompteur: «Je suis venu jeter un feu sur la Terre» (Luc 12:49). «Ne pensez pas que je suis venu apporter la paix sur la Terre; je suis venu apporter non la paix, mais l’épée» (Mat. 10:34). «Que celui qui n’a point d’épée vende son vêtement et en achète une» (Luc 22:36).

Doux Jésus!

Les saints apôtres ne sont pas moins menaçants. Simon Pierre s’en prend violemment à ceux qui sont sourds à la parole de Moïse: «Quiconque n’écoutera pas ce prophète sera exterminé du milieu du peuple» (Actes 3:23).

Paul menace d’une «perdition éternelle» ceux qui n’obéissent pas à l’Evangile de Notre Seigneur Jésus-Christ (II Thess. 1:9). Le saint apôtre fait du reste de la soumission et de l’obéissance le credo de son enseignement en rappelant que «le prince est le ministre de Dieu pour exécuter sa vengeance» (Rom. 13:4).

Comment se fait-il que les disciples du Christ, ces messagers de paix, portaient l’épée comme de vulgaires spadassins? C’est pourtant ce dont témoignent Matthieu (26:51), Marc 14:47), Luc (22:50) et Jean (18:10) relatant l’épisode au cours duquel Simon Pierre, tirant son épée, trancha l’oreille de Malthus.

Singulière façon de pratiquer l’amour du prochain.

La paix armée du clergé

Le prêtre est «le messager de l’Eternel des armées» proclame la Bible (Mal. 2:7).

Voilà bien un passage des Ecritures dont le clergé a fait son miel.

L’Eglise, qui parle tant de paix et d’amour du prochain, aurait pu et dû abolir les guerres au temps de sa toute-puissance. Or elle encouragea l’esprit d’agression en créant des ordres guerriers tels que les Templiers et les Chevaliers de saint Jean. Les papes n’ont condamné les guerres que quand elles étaient contraires aux intérêts de l’Eglise, ce qui ne fut pas souvent le cas. La plupart du temps l’Eglise est sortie renforcée, raffermie et enrichie des conflits. Aussi n’est-il pas étonnant de voir des «hommes de Dieu» emboîter le pas aux plus farouches va-t-en-guerre lors des deux derniers conflits mondiaux. Pour exemple, cette déclaration du Père Janvier, en mars 1915: «Le pacifisme est un rêve caressé par des esprits peu clairvoyants qui, sous prétexte de concorde universelle, exposent les sociétés à des surprises désastreuses.» Il est sans doute moins désastreux d’exposer les sociétés aux massacres, aux bombardements, aux déportations, aux misères de toute nature qu’entraînent les guerres.

Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, on a vu des ecclésiastiques jouer un rôle important dans la politique belliciste des pays de l’Axe. Ce fut le cas de Mgr Tiso, président de la République slovaque, et de Mgr Stepinac, primat de Yougoslavie, principal soutien d’Ante Pavelitch et de ses Oustachis de sinistre mémoire. Tout cela avec l’approbation tutélaire du Vatican. Les grands dignitaires de l’Eglise ne manquent pas de puiser abondamment dans les Evangiles pour légitimer toute «guerre sainte». Car, comme le dit Claude Tillier, «les Saintes Ecritures sont pour les hypocrites ce qu’est le Code pour les avocats sans conscience: on y trouve de quoi justifier toutes les iniquités».

Soufflant le froid et le chaud, prêchant le vrai et le faux, tantôt tolérants et tantôt intransigeants, tantôt pacifistes et tantôt bellicistes, les «serviteurs de Dieu» se déterminent toujours selon les intérêts bien compris de notre sainte Eglise universelle et ad majorem Dei gloriam.

A-t-on assez entendu parler des prétendues valeurs chrétiennes. Comme si le simple fait d’être croyant prédisposait naturellement à une sorte de sainteté. La bonté, la générosité, l’honnêteté, la probité, l’humanité et autres valeurs humaines ne peuvent-elles pas se manifester sans le recours obligé à des superstitions d’un autre âge, des croyances irrationnelles et des pratiques fétichistes?

L’altruisme véritable procède du cœur et de l’esprit et non d’un réflexe théomythique irréfléchi.

Aussi, dussent les âmes pieuses me gaver de bibles, psautiers, missels, catéchismes et autres livres saints, je sais que, désormais – tel l’ami Brassens – «sur le chemin du ciel je n’ferai plus un pas». J’en fais le serment… sur la Bible du cousin. Elle aura au moins servi à quelque chose.

André Panchaud

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