Comment expliquer la nature humaine ?

On prête à Aristote (384-324 av. J.-C.) l’apophtegme suivant: «L’homme est un animal qui pense et c’est le seul animal qui pense qu’il n’est pas un animal.» Pour tenter de comprendre la nature humaine, laquelle est difficile à définir, il faut accepter l’idée que l’étude de l’être – l’ontologie – et l’étude de l’«étant» – l’ontique – doivent participer de la connaissance, même fragmentaire, de la phylogenèse (science qui étudie le mode de formation des espèces, l’évolution des organismes vivants).

L’origine de l’homme est animale. Comment l’animal est-il parvenu à devenir l’homme d’aujourd’hui, sinon par les lois de l’évolution des espèces? Comment s’est-elle imposée? Par les lois du hasard et de la nécessité.
Prenons un exemple: la métaphore du verre d’eau: je renverse sur une toile cirée un verre d’eau. L’eau se répand par hasard et se constitue en filets (des phyla). Certains s’arrêtent d’eux-mêmes, d’autres continuent de se répandre selon leur force ou les conditions leur permettant de continuer à «persévérer dans leur être» pour reprendre une formule de Spinoza (1632-1677). Il s’ensuit une différence dans la répartition des filets sur la nappe: certains sont courts et ne progressent pas, d’autres n’en finissent pas de s’étendre: ainsi est la loi des espèces.

L’homme est le phylum le plus étendu et, selon les lois de l’évolution, il n’a pas fini de se continuer en se modifiant. Les conquêtes scientifiques du XVIIIe et du XIXe siècle mettent en lumière les développements obtenus dans la recherche des règles de la nature et de l’anthropologie. Les premières théories admettent un changement des espèces et ouvrent la voie à la compréhension de l’évolution et à ses répercussions sur la biologie. C’est d’abord Georges Cuvier (1744-1832) qui, bien que s’opposant aux lois de l’évolution, énonce les lois de subordination des organes et de corrélation des formes et qui soutient la thèse selon laquelle c’est à la suite de catastrophes que les êtres vivants ont été recréés d’une manière plus parfaite.Puis Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) démontre l’unité organique des animaux dans une perspective transformiste – l’homologie de structure – comme étant le signe d’une ascendance commune.

Johann von Goethe (1749-1832) définira dans La Métamorphose des Plantes une forme originaire capable d’évolution pour les plantes et les animaux. C’est Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) qui supposera chez les organismes un instinct de perfectionnement tendant vers de nouvelles structures toujours plus complexes. Il demeure le fondateur du transformisme, première théorie de l’évolution. Selon lui, le moteur de l’évolution se situe dans l’adaptation aux besoins transmise héréditairement: c’est «l’hérédité de l’acquis». L’exemple qu’il fournit est celui de la girafe qui, étant dans l’obligation de se nourrir en recherchant dans les arbres les feuilles les plus hautes a vu, progressivement son cou s’agrandir. Il prétendra que c’est le comportement qui détermine la structure et, partant, l’organe.

C’est pourtant Charles Darwin, naturaliste britannique (1809-1882), qui jouera un rôle déterminant pour la compréhension de la théorie dite «évolutionniste». Il fera table rase dans son ouvrage De l’origine des espèces par voie de sélection naturelle, de l’idée de l’immuabilité des espèces. On peut résumer ainsi sa théorie: Tous les êtres vivants, quels qu’ils soient, engendrent plus de descendance que n’en nécessite, pour durer, leur conservation. Il existe parmi eux des formes mutantes, déviantes dotées de propriétés modifiées, variantes, qui s’imposent et se reproduisent dans la lutte pour la vie (struggle for life en anglais dans le texte).

Seuls ceux qui sont le mieux armés et le plus adaptés à leur milieu continuent à exister et contribuent au développement de l’espèce. Toutes les espèces, qu’elles soient animales ou végétales, sont issues de ce qu’on appelle mutation-variation et sélection naturelle. La théorie de la constance des essences devient caduque. Cette théorie aura sur la génétique et sur la biologie moléculaire une influence capitale. On considérera, dès lors, qu’aucune espèce ne reste éternellement inchangée et l’homme, jusqu’alors considéré comme le couronnement de la création – le soleil du monde selon Socrate – verra son autorité fondamentale totalement remise en cause. L’ouvrage de Darwin L’Origine de l’Homme (1871) apportera la preuve que l’homme est un des éléments du flux de la vie.

Les recherches portant sur les fondements chimico-physiques de l’évolution en génétique et en biologie moléculaire témoigneront que l’évolution biologique n’est qu’un simple élément de l’évolution cosmique. On relativisera l’idée de matière vivante et de matière inerte et on en viendra à la théorie du «hasard et de la nécessité» que décriront Jacques Monod et François Jacob (Prix Nobel de médecine 1965). «Le projet, diront-ils, explique l’être et l’être n’a de sens que par son projet.» L’idée de l’auto-organisation de la matière s’imposera tout comme l’idée que les processus évolutifs ne suivent pas des lois préétablies, mais se développent avec eux. Rien dans l’évolution n’est rigoureusement planifié, ni par un nexus causalis universel, ni par une finalité totale (sur ce dernier point, Spinoza (1632-1677) avait raison.

L’idée de développement s’étendra aux domaines de l’anthropologie, de la culture et du cosmos. On ne saurait toutefois oublier les travaux d’Herbert Spencer (1821-1903) puisqu’il soutenait, dès 1855, l’idée d’une redistribution perpétuelle dans son «système de philosophie synthétique»: évolution et dissolution, intégration et différenciation. Pour lui, «l’évolution est intégration de matière et dissipation concomitante du mouvement, tandis que la dissolution est augmentation du mouvement et désintégration de la matière».

On ne saurait non plus oublier l’embriologiste allemand Ernst Haeckel (1831-1918) proposant la règle biogénétique fondamentale: «L’ontogenèse (développement de l’individu) est la récapitulation brève et rapide de la phylogenèse (développement de l’espèce). Ses théories ne pouvaient pas ne pas avoir de retentissement sur l’anthropologie: Une comparaison avec l’animal fait apparaître chez l’homme des particularités biologiques qui constituent son ipséité:
a) un développement embryonnaire restreint: A sa naissance, l’être humain –(disons «l’étant») pour éviter toute confusion – est inachevé et sujet à une longue période d’acquisition dont l’éducation constituera l’exigence fondamentale (éducation qui sera souvent vouée à des concepts fallacieux);
b) un grand nombre de lacunes, absence de dents ou de griffes (comme l’animal) difficultés motrices, hétéronomie excessive. Ces lacunes finiront par constituer une force qui permettra à l’homme de se transcender;
c) un instinct réduit: si l’animal bénéficie, dans l’immédiat, de son instinct et demeure adapté à son milieu, l’homme, qui en est dépourvu, bénéficiera de son cerveau (dont Schopenhauer (1788-1860) dira qu’il est le nœud du monde), de ce cerveau qui ne cessera de se développer au cours des millénaires. Il bénéficiera également de son aptitude manuelle, et d’une donnée importante: le langage.

A côté de l’étude de la constitution organique, la théorie évolutionniste de la connaissance et la biologie du comportement étudieront les fondements biologiques de l’existence humaine. Konrad Lorenz (1903-1989), éthologiste et zoologiste, dans son ouvrage Doctrine kantienne de l’«a-priori» à la lumière de la biologie contemporaine (1941) proposera une théorie évolutionniste de la connaissance dont l’idée est que les données premières de notre pensée sont issues de l’évolution: «Vivre c’est apprendre». L’évolution est un processus d’acquisition de connaissances et ce processus est en concordance essentielle avec le milieu en question. La biologie, l’épistémologie génétique, la neurobiologie vont parvenir à des acquisitions telles qu’elles feront, comme l’a dit Sigmund Freud (1856-1939), «écrouler tout l’édifice artificiel de nos hypothèses».

Les biologistes actuels, et les neurobiologistes Edelman, Damasio, Crick, Tononi, Changeux, Dehaene et tant d’autres vont, dans les années qui viennent, démontrer comment la matière devient conscience et comment le long processus de la vie qui n’a pas fini de s’interrompre est l’explication la plus cohérente de l’origine de l’«étant» que nous sommes et de son devenir. Pour tenter de comprendre la nature humaine, ne faut-il pas se persuader que cette nature, sans cesse en évolution, se continue sans cesse, que l’homme existentiel est seulement en «train de se faire», que son évolution permanente doit se nourrir de connaissances, éviter les pièges de l’obscurantisme et du dogmatisme pour vivre en harmonie avec la nature dont il est un des éléments soumis, comme tant d’autres, aux lois inexorables de l’évolution et qu’il ne saurait y échapper?

«La sagesse, dit encore Spinoza, consiste à vivre sous la conduite de la raison en méditant sur la vie et non sur la mort assurant ainsi notre propre liberté. Faisons de l’homme une idée, comme un modèle que nous puissions contempler.»

Roger Ménin Professeur de philosophie

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