A la mémoire d’êtres chers que j’ai perdus et que des lois injustes obligèrent à mourir dans une misère physique et morale qui défie le bon sens et la pitié les plus élémentaires. Ces lois déguisées de fausse laïcité obéissent en réalité aux impositions économiques – et non philosophiques – d’une secte capable de tout pour survivre à travers l’ingénuité et l’irréflexion de ses adeptes. Mais sa cruauté même la mènera à sa décadence et sa disparition. ML
me voici devant toi:
J’ignore tout des desseins de la vie, de ce qu’elle m’offrira, de ce qu’elle m’arrachera. Mon unique certitude est celle de sa fin inévitable. Pourquoi cette certitude paraît-elle si angoissante? A cause de l’espoir ancestral de ne pas disparaître complètement? Des doutes semés par des fois invraisemblables jamais confirmées? S’il était possible d’identifier la mort comme l’achèvement final, mourir serait facile. Mais la mer où la mort se jette, si pleine de menaces et de rémunérations douteuses, l’a transformée en jugement éternel devant lequel tremblent les plus incultes mais aussi, hélas, ceux qui à travers la culture acquise devraient être les plus sensés. Et si s’ajoute à cela la possibilité d’une agonie insupportable, de martyres physiques et de tortures morales, l’avant-mort est le pire des maux. Tu vas mourir dans la souffrance. Le monde continuera sans toi. La vie te retire son aval. Même si je te donne la main, tu franchiras seul le dernier seuil. La société qui te brouilla la tête avec des promesses et des menaces calculées se lave maintenant les mains et t’engage à subir le pire au nom d’un paradis conçu avec la plus ingénieuse des morbidités.
Que peut-on faire pour toi? T’absoudre de tes péchés et t’accorder un viatique spirituel si peu en accord avec la Nature? On pourrait aussi te donner le coup de grâce, dans le double sens du terme, t’enlever ton insupportable peine et t’achever. Mais on préfère s’abstenir.
Existe-t-il une différence entre avoir une vie et être vivant? Un individu qui a une vie essaie de réaliser consciemment ses désirs. Il est capable d’établir toute une série de relations avec les autres. Etre vivant, au contraire, signifie simplement posséder un degré quelconque de vie. Le premier concept est biographique-qualitatif et le second biologique-quantitatif. Nous avons le devoir de protéger le premier concept: avoir une vie. Par contre, si quelqu’un est encore en vie mais en état de coma irréversible, réduit à une vie végétative ou soumis à d’horribles souffrances – c’est-à-dire qu’il n’a plus de vie –, l’unique forme de protection n’est-elle pas d’accélérer la fin de cette non-vie?
Bien de vieilles distinctions sont rhétoriques, voire fallacieuses. Ainsi, par exemple, on dit que la mort d’un innocent causée intentionnellement est moralement condamnable. Mais le mot innocent est un adjectif ou un substantif qu’on utilise négativement pour l’opposer au mot criminel ou ennemi. Dire qu’un homme qui agonise est innocent est la même chose que dire qu’il est Hongrois ou Grec. Il n’est ni innocent, ni coupable. Le mot innocent ne peut donc pas être utilisé lorsqu’on parle d’euthanasie, dont le vrai sens est mort heureuse.
Il en est de même pour le mot intention. J’imagine que A torture B pour obtenir un secret qui, une fois connu, sauvera mille personnes d’une tragédie annoncée. Puis j’imagine que C torture D par plaisir. L’acte est le même mais les intentions opposées. Je te regarde avec amour, je connais ton tourment, la maladie qui te condamne, sans guérison possible. Je sais que certains espèrent encore un miracle. D’autres s’embrouillent sur des circonstances ordinaires et extraordinaires. Comme nous ne sommes pas des dieux, l’incertitude rôdera toujours autour de nos actes.
Je dispose de deux types d’euthanasie: la première est celle qui différencie l’euthanasie active de la passive. La deuxième celle qui sépare la volontaire de l’involontaire. Tuer ou laisser mourir. L’active: injection létale. La passive: supprimer la source d’oxygène. La passive peut incorporer un élément d’hypocrisie et déformer un point très important dans la philosophie morale: le fait que l’omission est une forme d’action. Mauvais argument que celui du sentiment ou de l’impression que j’ai de tuer est pire que laisser mourir. Laisser mourir peut être plus pervers que tuer. Ainsi, je permets que des milliers d’enfants meurent de faim pendant que je déguste des mets succulents. Il est clair que ma conduite doit changer, sinon je suis immorale. Il n’est pas question d’absolutisme ou de religion camouflée. Il est question de cohérence morale.
A ceux qui affirment que la vie humaine est entre les mains de Dieu et qu’à lui seul correspond d’y mettre fin: qu’ils n’omettent pas de s’opposer à ce que les médecins guérissent, à ce que les chirurgiens opèrent. Mieux encore: s’il en est ainsi, ne retirons pas la tête lorsqu’on nous jette une pierre et ne demandons pas de secours lorsqu’on se rue sur nous avec un cutter car nous troublerions l’ordre désiré par Dieu. Si l’euthanasie était une concession, une sentence morale initiale, une erreur aux conséquences indésirables, je m’opposerais à elle immédiatement. Mais le sens de l’euthanasie n’a rien à voir avec les faiblesses ni les faux pas. Attention encore une fois au sens des mots: il peut nous jouer de vilains tours.
Quand on m’affirme que les nazis utilisèrent l’euthanasie, je réponds NON. Les nazis ne furent que des criminels, du début jusqu’à la fin. L’euthanasie volontaire ne torture pas, elle ne fait qu’éviter la torture du malade. Elle se situe entre la vie et la mort. Elle ne vole pas la mort, ne joue pas avec la vie. Elle est la considération pleine de sollicitude du fait que faire souffrir est ce qu’il faut éviter comme principe fondamental, principe qui sans être l’unique à examiner doit toujours être pris en considération. L’euthanasie illumine la précarité de la vie. Cette vie, si atroce lorsqu’elle ne dépend plus que de la souffrance, devient bonne lorsqu’on décide de ne pas en prolonger la durée. La mort libère alors et sauve de l’enfer de la vie.
Quelle est la relation entre la morale et la loi? Pourquoi y a-t-il tant de personnes qui considèrent morale l’euthanasie mais ne sont pas disposées à la légaliser? D’autres, au contraire, bien qu’ils la considèrent immorale, toléreraient sa légalisation. Cette législation donnerait-elle lieu à n’importe quel arbitraire? Même les laids craindraient pour leur vie? C’est l’argument du PREMIER PAS. Les sectes sont là, à l’affût du moindre progrès, de la moindre décision lucide. Une loi juste mettrait fin pour toujours à leurs mensonges, ils brandissent donc leurs étendards sacrés, destinés à inspirer une vénération inviolable.
Tes yeux pleins de larmes me supplient. Tu as besoin de mon aide aimante, mais si je mets fin à ta vie, on me jettera en prison. Ta situation et la mienne sont irrationnelles, inadmissibles. Il s’agit de TA MORT que tu réclames entre deux cris de terreur et non celle des autres. Mais tout le monde dispose de ta conscience et de ta liberté, SAUF TOI. Mon silence, ma passivité me convertissent en bourreau de ton tourment. Tu ne peux même plus croire que je t’aime vraiment. Si je ne lutte pas pour obtenir une loi juste, si je ne me compromets pas, demain je serai moi aussi la condamnée qu’un autre bourreau contemplera, impuissant.
Mélanie LAFONTEYN (Lettre bimestrielle CO, septembre 2003)


