Jamais de la vie

L’essai, en littérature, convient à des dimensions modestes, il laisse aussi à l’auteur une plus grande liberté de composition et de style. La vie, un des plus beaux mots de la langue française! Vous verrez, dans le cours de mon écrit le pourquoi de ce titre qui suscite, en premier lieu, l’étonnement. Je l’ai trouvé, il y a peu, en feuilletant un dictionnaire encyclopédique: le «Quillet». En plus de son origine latine «vita», on est frappé par le nombre d’emplois de ce vocable, c’est-à-dire ses acceptions. L’adverbe jamais est suffisant pour exprimer une négation relève le Quillet, mais «jamais de la vie» est une locution explétive qui peut marquer un renforcement et de la vivacité. Iras-tu une fois à New York? Jamais de la vie! On est fixé sur la force du refus.
Puisque dans mon essai, il s’agira de la vie on peut aborder le sujet par une négation d’une façon curieuse. Patience!

Hommage au bon docteur

C’est ainsi que les Noirs de ce qui fut l’Afrique équatoriale française (AEF) (2 370 000 km2) appelaient le docteur Albert Schweitzer venu à Lambaréné (Gabon) pour fonder un hôpital qui soulageait les souffrances des colonisés, c’était avant la Première Guerre mondiale. Un livre publié en 1962 par les Editions du Seuil avait attiré mon attention: Albert Schweitzer: ma vie et ma pensée. Né en 1875 à Kaysersberg, dans le Haut-Rhin qui avait passé, comme toute l’Alsace, dès 1870, sous la domination de l’Allemagne, A. Schweitzer, fils d’un pasteur protestant, fut tôt remarqué par ses brillantes capacités intellectuelles. Doctorat en philosophie, licence en théologie, des travaux sur Bach, sur la facture d’orgues, élève du célèbre organiste parisien Widor, Schweitzer fut bientôt reconnu comme un organiste de grand talent et invité à donner des concerts dans plusieurs pays.

Vers la médecine

En 1905, à l’âge de 30 ans, Schweitzer décide d’entreprendre des études de médecine. Ses études avaient été brillantes, sa culture générale révélait une somme étonnante de lectures, ses engagements lui valurent une réputation et de nombreux voyages en Europe, aux Etats-Unis, en Inde… Il donne dans son livre les raisons profondes de sa décision: «Il y avait quelque temps déjà que je méditais ce projet, que j’allais maintenant réaliser. Son origine remontait à mes années d’étudiant. Il me semblait inconcevable, alors que tant de gens autour de moi luttaient avec les soucis et la maladie, de pouvoir mener une vie heureuse.»

Schweitzer avait médité les paroles de Jésus: «Celui qui veut garder sa vie la perdra, mais celui qui perd sa vie pour moi et l’Evangile la gardera.» C’est la deuxième motivation et il ajoute: «J’en avais maintenant découvert le sens. Au bonheur extérieur s’ajoutait la joie intérieure. Il y aura maintenant dans la vie d’Albert Schweitzer qui sera longue (90 ans), une marque de noblesse qui ne sera jamais reniée: une vraie marche à l’Etoile.

Mais, il ne faut pas l’oublier, Albert Schweitzer est un esprit libre. Il pense que le christianisme a pris, à ses débuts, une attitude négative à l’égard de la civilisation, parce que né dans l’attente de la fin du monde; mais le christianisme des temps modernes, ayant traversé la Réforme, la Renaissance, retrouvera une éthique active qui ne condamnera plus ce qui est positif dans le progrès. Albert Schweitzer juge sévèrement le colonialisme dévoyé qui plongera tant de pays dans le désordre et la misère. On est étonné de constater que si Albert Schweitzer est un homme de bien, il est aussi un esprit altier. Ce qu’il dit dans son livre en 1962, il y a donc quarante ans, est sous bien des aspects une pensée prophétique. Il pense que les collectivités organisées, politiques, sociales et religieuses se donnent beaucoup de peine pour faire admettre des vérités fabriquées, pourrait-on dire; c’est pourquoi Albert Schweitzer dit crânement: «L’homme qui pense par lui-même et qui en même temps est libre sur le plan spirituel, leur est un être incommode et mystérieux. Il n’offre pas la garantie qu’il se fondra à leur gré dans l’organisation.»

Albert Schweitzer a la conviction que l’esprit de notre temps contraint l’homme à douter de sa propre pensée, afin de l’amener à recevoir ses vérités du dehors. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui. Nous sommes en 2003 et la société de consommation, la presse, la radio, la télévision, harcèlent des millions de personnes qui ne savent plus ce qu’il doivent croire tellement la vie, son rythme, le stress, le bruit, font que l’homme est assailli dans les profondeurs de son être et quand il trouve un moment de repos il n’a plus l’énergie de séparer ce qui est bien ou mal, beau ou laid. Certes les productions artistiques: œuvres d’art, musique, littérature, sont souvent de valeur et bons les moyens de les faire connaître. Mais le tourisme, le vrai, tourne à l’industrie. On peut visiter beaucoup de pays et être incapable, au retour, de parler de ce qu’on a vu tant les sens sont comme pris d’assaut. Ce n’est pas la mondialisation qui mettra de l’ordre et du calme dans les esprits et les consciences!

Une grande découverte

Albert Schweitzer avait beaucoup étudié, trouvé la joie dans la musique, cherché dans la théologie et la philosophie des réponses à des interrogations fondamentales, essayé de mettre sa science médicale au service des plus pauvres et des plus souffrants, tout cela dans des conditions difficiles. Construire un hôpital dans la brousse, comprendre la mentalité de la race noire, attirer de l’aide sont des tâches surhumaines.

Il arriva qu’Albert Schweitzer dut entreprendre un long voyage sur le fleuve. Au soir du troisième jour il eut une sorte de vision: dans son esprit il lut «respect de la vie». «Je tenais la racine du problème.» Bientôt, il écrira dans son livre: «L’homme n’est moral que lorsque la vie en soi, celle de la plante et de l’animal aussi bien que celle des humains, lui est sacrée, et qu’il s’efforce d’aider dans la mesure du possible toute vie se trouvant en détresse.» Qui, a cette date (1962) avait donné une définition aussi complète et aussi dense de ce qui pouvait constituer le centre d’une civilisation?

Riche de titres universitaires, cinq fois nommé docteur honoris causa, et Prix Nobel de la paix, Schweitzer ignorait l’orgueil. Il avait trouvé une raison de vivre qui pouvait convenir à chaque être humain. Albert Schweitzer était né en 1875. Deux ans plus tôt naissait à Alençon (Normandie) une petite fille qui entra au carmel de Lisieux à 15 ans, pour mourir à 24 ans. De cette courte vie, il reste un seul témoignage capital pour l’histoire de l’humanité. L’essentiel d’une vie c’est: «Aimer Dieu et notre prochain.»

Le pasteur Schweitzer et la petite carmélite lançaient un cri à l’humanité pour changer le monde. Aujourd’hui, nous sommes en plein désarroi. Les valeurs matérielles l’emportent sur les valeurs spirituelles. Quel gâchis!
A la fin de son livre, Schweitzer livre le fond de sa pensée. «Deux expériences projettent leur ombre sur mon existence: la première est la constatation que le monde est inexplicablement mystérieux et plein de souffrances; la seconde, le fait que je suis né à une époque de déclin spirituel de l’humanité.»

»Mon existence a trouvé sa base et son orientation à partir du moment où j’ai reconnu le principe du respect de la vie, qui implique l’affirmation éthique du monde.» Les lignes ont été écrites il y a quarante ans. Elles sont plus actuelles que jamais.
On parle aujourd’hui beaucoup d’éthique. Pour en bien parler, il faudrait que je relise Bergson, mais son œuvre est un massif. Dans un sens large, l’éthique nous conduit vers un comportement, vers la morale qui serait la science du bien et du mal. Il y a une morale naturelle qui s’appuie sur les mœurs, la raison ou philosophie pour simplifier, mais il y a une morale qui se rapporte à des comportements dictés par la multiplicité des religions. La philosophie persiste à dire que l’homme jouit du libre arbitre et la conscience est soumise à des dérives, vaste problème. Le bien et le mal existent; où se trouve la frontière? On peut dire que le fait de vivre en démocratie est un bien, mais des esprits prétendent le contraire. Il reste que des domaines existent où il est impossible de se tromper; le respect de toute vie, végétale, animale, humaine est une pensée conditionnée par la raison.

Le rôle des religions

Les civilisations les plus anciennes, nées dans tous les continents ont laissé des temples, des œuvres d’art qui sont les témoins les plus authentiques de l’existence des religions et sectes diverses. Chaque religion prétend être la bonne, sinon elle disparaît. Je ne crois pas à l’œcuménisme, mouvement qui préconise l’union de toutes les Eglises en une seule. Il faut parler de tolérance et de respect entre les religions.
Le but des religions était simple: rendre les hommes meilleurs, en leur enseignant le bien et comment on peut y parvenir. A peine nées, les religions se sont ramifiées, divisées, constituées en appareils, copiant les gouvernements de la terre. D’un millénaire à l’autre, on ne peut constater que schismes, apostasies, guerres de chefs et finalement cette tentative. Un seul exemple: en 313 par un édit de l’empereur romain Constantin, l’Eglise catholique devient religion d’Etat et, quelques siècles plus tard, on ne pourra être roi de France que par la cérémonie du sacre. Le roi n’a de comptes à rendre qu’au clergé de rang supérieur et à Dieu. Les abus ont empoisonné la vie civique et avantagé les puissants et les riches au détriment des faibles et des pauvres. Et cela continue, les exemples du désarroi des peuples est flagrant. Les nouvelles qui nous viennent des médias fournissent journellement des preuves terribles et accablantes pour l’espèce humaine.

Enseigner la paix

D’anciens manuels d’histoire étaient rédigés pour mettre en valeur les guerres d’un pays, les conquêtes, les périodes de troubles, les guerres civiles. La vérité historique était malmenée. Ce qui est grave, on ne trouvait dans ces livres ni l’histoire des arts (peinture-sculpture-architecture) encore moins l’histoire des civilisations. Les pays qui avaient des colonies montraient tout le bien qu’ils apportaient aux pays asservis. En réalité les colonialismes se révélaient comme des entreprises malfaisantes, on pillait un pays, on détruisait sa culture.

Que disait-on aux jeunes Français du temps de Napoléon Ier qui s’exprimait ainsi: «Il n’y a pas de sécurité sans inégalité des fortunes, et il n’y a pas d’égalité des fortunes sans la religion. Je ne vois pas dans la religion le mystère de l’incarnation, mais le mystère de l’ordre social. Elle rattache au ciel l’idée qui empêche le riche d’être menacé par le pauvre» (Père Cardonnel, citation). Les manuels d’histoire suisse ou des cantons ont connu des avatars nombreux. Certains auteurs arrangeaient l’histoire à leur façon et n’hésitaient pas à recourir aux mensonges.

La Nouvelle Histoire de la Suisse et des Suisses parut en 1982; il y eut plusieurs éditions, la deuxième, revue et augmentée, parut en un volume au lieu de trois. Onze historiens suisses ont collaboré à cet ouvrage qui constituait une avancée remarquable dans la recherche de la vérité. Tout n’est pas parfait. Le dramatique événement du 9 novembre 1932 à Genève est traité en cinq lignes: il y eut l’intervention de l’armée. Résultat: treize morts et de nombreux blessés (combien?). A cette époque la mentalité suisse des nantis avait à peu près la couleur du discours de Napoléon Ier que je viens de citer.

Il faut bien se rendre compte que le comportement social, les mœurs, les coutumes font partie de la vie du pays. Les changements sont difficiles à faire accepter. Il est vrai que, par la force, on peut arriver rapidement à des résultats. En six ans, de 1933 à 1939, Hitler a réussi à convaincre la jeunesse et une majorité du peuple de la justesse de ses idées. La préparation à la guerre et l’encadrement systématique de la jeunesse, les grands congrès, la persécution des juifs, l’idée que les Allemands sont une race supérieure, tous les moyens sont mis en œuvre dans un laps de temps très court.

En démocratie, les changements sont lents. Prenons l’exemple de l’AVS, inscrite en 1925 dans la Constitution, qui exige vingt-deux ans pour préparer l’opinion. Un vieux paysan me disait: «En son temps, j’ai voté contre l’AVS par bêtise.»  L’enseignement de la paix ne peut pas découler de quelques allusions. Il exige un programme que je verrais volontiers confié au degré secondaire. Dans les autres degrés et jusqu’à l’Université, c’est une affaire de civisme qui est en jeu, sans tomber dans des errements politiques. Les pays qui prétendent qu’une industrie nationale apte à une production d’armement doit nécessairement exporter ces engins de mort si elle veut tenir le coup dans la concurrence, contribuent à alimenter le mouvement général des guerres.Les Romains disaient volontiers: «Si tu veux la paix, prépare la guerre.» Le vrai est ailleurs: si tu veux la paix, prépare la paix.

Dès 1515, après Marignan, les Suisses ont compris ce qu’il fallait faire pour supprimer l’esprit guerrier, sans renoncer à une armée tant que des accords internationaux ne sont pas conclus. C’était un bel objectif pour la Société des Nations, repris par l’Organisation des Nations Unies. Hélas, on doit bien convenir que les grandes puissances n’ont aucune envie de se soumettre à un arbitrage.

La santé, c’est l’essentiel

J’ai entendu un prêcheur, un jour, déclarer du haut de la chaire: «C’est une formule de païen. Rien n’est mieux réparti sur terre que la souffrance. J’ai relu les livres du Nouveau Testament: Evangiles, épîtres, etc. qui apportent des preuves.» Des théologiens, qui n’en sont pas à une invention près, avaient cru faire une trouvaille formidable. Il y avait ce fameux péché originel, et une dette à payer. Le Père des Cieux était présenté dans l’Ancien Testament comme un Dieu vengeur, jaloux et chef des armées, donc fauteur de guerre. L’invention était subtile chez les théologiens catholiques. Il est vrai que, par le mystère de la rédemption, Jésus était venu sur la terre avec ses deux natures: Dieu et homme, fils de l’homme pour être plus précis. Il est vrai, disaient certains théologiens, que Jésus a payé de sa vie la faute originelle, mais pas tout à fait, il y a encore un complément à payer par le genre humain sous

forme de souffrances. Quand on lit les quatre Evangiles on est frappé de constater que le Christ guérit les malades, les souffrants, souvent non pas un à un, mais des groupes entiers: «Et il en guérit beaucoup qui étaient affligés de divers maux» (Marc 1:32), «Et guérissant toute maladie et toute langueur dans le peuple» (Mat. 4:23), «Car il en guérit beaucoup de sorte que tous ceux qui avaient les maladies, se jetaient sur lui pour le toucher» (Marc 3:10), «Ayant convoqué les Douze, il leur donna puissance et autorité sur tous les démons et pouvoir de guérir les maladies» (Luc 9:1), «Et tous ceux qui le touchaient étaient guéris» (Marc 6:53), «Et de nombreuses foules s’approchèrent de lui. Et ils les jetèrent à ses pieds. Et il les guérit» (Mat. 15:2), «Et des foules nombreuses le suivirent, et il les guérit dans cet endroit» (Mat. 19:1).

La souffrance atteint les jeunes et les vieux, les riches et les pauvres. Compter sur la souffrance pour être sauvé est une croyance absurde. Le Christ n’a pas dit aux malades: «Vous souffrez, bonne situation pour gagner le ciel.» Prévenir vaut mieux que guérir dit la sagesse des nations. Un seul exemple: on sait que le tabagisme est à l’origine de nombreux cancers et cette incitation à consommer est la source de nombreux maux et les caisses maladies seraient en meilleur état financier si les humains avaient la force de lutter contre les abus. C’est pourquoi il faudrait inclure dans le système éducatif des connaissances suffisantes en biologie, diététique. Les anciens Grecs disaient: «L’homme creuse sa tombe avec ses dents.» La société de consommation n’a pas de meilleur allié que la publicité des gourmandises. La santé est bien un don de la nature, c’est pourquoi la famille, les lois, le bon sens sont là pour souffler aux hommes: «De quoi te plains-tu, tu as été plus rapide pour abuser que pour user.»

Respect de la vie, peine de mort et guerre

Les religions devaient rendre les hommes meilleurs, c’est-à-dire tolérants, justes et bons. Elles ont cru qu’elles devaient s’imposer par la force. Elles se sont organisées, hiérarchisées pour atteindre non pas une morale et une éthique, mais le pouvoir. Il y a peu de temps, elles ont demandé pardon pour avoir abusé de la guerre sous toutes ses formes: croisades, inquisitions, peines de mort, tortures. Les excuses tardives n’ont ressuscité personne. Par contre, le Catéchisme de l’Eglise catholique (676 pages), rédigé à la suite des travaux du Concile Vatican II ouvert par le pape Jean XXIII le 11 octobre 1962, aurait pu sauver des millions de vies s’il avait osé déclarer que la peine de mort est un acte criminel. Au début du fameux catéchisme, le pape Jean Paul II donne sa pleine approbation au document le 11 octobre 1992, il y a donc onze ans.

A la page 463 du Catéchisme on peut lire ce texte aberrant: «Préserver le bien commun de la société exige la mise hors d’état de nuire de l’agresseur. A ce titre l’enseignement traditionnel de l’Eglise a reconnu le bien-fondé du droit et du devoir de l’autorité publique légitime de sévir par des peines proportionnées à la gravité du délit, sans exclure dans les cas d’une extrême gravité la PEINE DE MORT.» La Première Guerre mondiale, de 1914 à 1918, a enfanté le communisme (1917), puis les fascismes, et finalement la Deuxième Guerre mondiale (1939 à 1945) qui s’est soldée par 50 millions de morts, des blessés innombrables sans parler des destructions énormes et des dépenses fantastiques.

Quels sont les pays chrétiens qui ont allumé les premiers feux: l’Allemagne chrétienne (catholiques et réformés), la «fille aînée de l’Eglise» (France), l’Italie fière du siège de Pierre (le premier pape), les restes du Saint Empire romain germanique, l’Autriche-Hongrie, la Sainte Russie, l’Angleterre dont le monarque est chef de l’Eglise anglicane. Chaque Eglise nationale a pris le parti de son pays. Jaurès, le grand homme politique français, est assassiné pour avoir dit que cette guerre était un crime.

Revenons à la Deuxième Guerre mondiale. Après les accords de Munich, avec Hitler, les peuples d’Europe crurent naïvement que le risque de guerre s’éloignait. On aurait pu s’attendre à ce que, de Rome, le chef de l’Eglise catholique universelle tint un langage ferme aux épiscopats des pays qui seraient impliqués dans le massacre qui se préparait. Mais Rome avait commis de trop lourdes erreurs. En 1929, elle avait signé avec le dictateur Mussolini, les accords de Latran qui redonnent à l’Eglise un minuscule Etat: la Cité du Vatican.

La contrepartie était de taille: l’Eglise se tairait lorsque l’Italie, en 1935, entreprendrait la conquête de l’Ethiopie pour en faire une colonie, ce qui permettra au roi d’Italie de porter le titre d’empereur. En 1933, le nonce à Berlin, cardinal Pacelli (futur Pie XII), signa au nom de l’Eglise un concordat avec Hitler qui vit dans cet acte politique le moyen de s’accorder les faveurs de l’épiscopat catholique allemand. Il se passa peu de temps avant que le dictateur reniât sa parole et arrachât à l’Eglise le droit d’éduquer la jeunesse allemande. En 1936, le général Franco organise une insurrection contre le gouvernement légal. Il gagnera la partie en 1939, grâce à l’aide militaire de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie. Nouvelle erreur du Vatican qui, en 1939, félicitera Franco pour sa victoire.

Peine de mort = guerre

Les documents conciliaires de Vatican II (1962) sont condensés en quatre volumes. C’est au chapitre V du troisième volume que nous trouvons le titre général: «La sauvegarde de la paix et la construction de la communauté des nations». Le développement va de la page 213 à la page 245. Une trentaine de pages, c’est peu si l’on considère l’ampleur de la question. La question de la guerre avait suscité les interventions les plus vigoureuses et les plus contradictoires. J’ai relu tout le chapitre, il y a des textes admirables sur les moyens de maintenir la paix et d’éviter la guerre. Des paroles, mais les actions concrètes ne viendront pas. Le Christ n’a pas fait un discours aux marchands du temple, il entame la bagarre et les a chassés en employant la force. Devant l’hypocrisie des pharisiens il a employé un langage de violence, les traitant de sépulcres blanchis, c’est-à-dire de pourris, dans le langage moderne.

D’une façon générale, l’Eglise catholique s’est toujours ralliée au pouvoir hormis quelques chrétiens intrépides qui payèrent cher leur attitude. Tout commence en 313, quand l’empereur Constantin, par l’Edit de Milan, fit de la religion catholique une religion d’Etat. Et cela continue. De 1976 à 1983, les militaires argentins proclament la dictature. En 1987, un pamphlet de 66 pages fut publié, qui fit grand bruit. Il avait pour auteur un prêtre jésuite, journaliste, un pasteur et le président de la section suisse de l’AICT (Association internationale contre la torture). Je cite un bref passage de cette publication courageuse qui avait pour titre L’honneur perdu des évêques argentins. On peut lire: «La majorité des évêques argentins a joué un rôle négatif durant la dictature militaire. Il y a eu un silence généralisé; sur environ huitante évêques, seuls cinq ont cherché à élever la voix et l’un d’entre eux, Mgr Angelalli, a été assassiné. Ses collègues ont alors oublié de protester, à l’exemple de Rome. Lors de son voyage en Argentine (avril 1987) Jean Paul II a évoqué la question des disparus. Le lendemain 12 avril, il rendait un éloge appuyé aux évêques argentins pour leur attitude sous la dictature militaire. En fait de duplicité on ne fait pas mieux.

Jean paul II et darwin

Le journal Le Monde publia le 25 octobre 1996 un article à sensation, sous le titre: «Le pape reconnaît Darwin et la théorie de l’évolution». Darwin est un savant naturaliste anglais né en 1809. Il ne s’est pas occupé de l’origine de la vie. On estime aujourd’hui que notre planète la Terre est âgée de quatre milliards et demi d’années. La vie terrestre ne date pas de plus de quatre milliards d’années. Nos ancêtres lui attribuaient une origine surnaturelle. On sait aujourd’hui qu’une vie précaire ne pouvait subister qu’à l’abri des eaux ayant une certaine chaleur. La vie fut d’abord condensée dans des êtres infiniment petits. Pour résumer, on peut dire: matière, vie, espèces ayant évolué.

L’article du journal révélait que le pape Jean Paul II, dans un message à l’Académie pontificale des sciences, mercredi 23 octobre 1996 au Vatican, a estimé que la théorie de l’évolution était «plus qu’une hypothèse». Du coup, c’est l’origine de l’homme qui est en question. Le Monde fait remarquer que «sans la notion de culpabilité héréditaire, liée à la dérive du premier homme Adam, les dogmes centraux de la foi chrétienne, comme le péché originel et la rédemption, ne sont pas compréhensibles».

Un philosophe ne peut s’appuyer que sur la raison, et le théologien sur la foi. On voit bien ce qu’un philosophe peut dire: si l’humanité n’est pas née d’un couple unique, mais par l’évolution des espèces, il n’y a pas de faute originelle et le Christ n’a rien à réparer, il n’est donc pas Dieu, mais simple prophète. Le théologien a une autre attitude, le pape a dit: «Si le corps humain tient son origine de la matière vivante qui lui préexiste, l’âme spirituelle est immédiatement créée par Dieu.» Les théologiens ont toujours une réponse comme: les enfants morts sans le baptême ne vont pas au ciel, mais aux limbes où ils sont heureux sans vision béatifique. C’était du clientélisme. Fait intéressant, le 30 avril 1973 paraît dans la publication Le Point une interview entre le journaliste Pierre Desgraupes et un dominicain, le Père Chenu.

– P. D.: Qu’est, selon vous, le péché originel?
– Père Chenu: Ah! très bonne question. Parce que, là aussi, toute l’histoire est poétiquement très belle. L’histoire de la côte et du serpent entre Adam et Eve, tout ça, c’est une admirable mythologie. Mais c’est totalement de l’imagination! Et c’est liquidé depuis déjà assez longtemps. Seulement des gens y croient encore… Alors la chose essentielle est de savoir que le péché originel, ni vous ni moi ne l’avons commis. Le Père Chenu fut condamné en 1942 et 1954 par Rome, mais finalement appelé comme expert au Concile Vatican II (1962 à 1965).

Dire oui à la vie demanderait des développement sans fin. Mais ce n’est pas mon propos. Au Concile, des pères voulaient une condamnation des guerres et de la peine de mort. On a ergoté sur la légitime défense. Le respect de toute vie passe des premiers micro-organismes aux animaux pour arriver à l’homme responsable. Si je suis attaqué gravement et que je tue mon adversaire, je protège ma vie qui vient en premier. Si un pays est attaqué il protège des vies en se défendant. Mais les deux grandes dernières guerres étaient à la fois des guerres offensives et défensives. Le colonialisme était une guerre qui attaquait, comprenant toujours vol, pillage, viols et tortures. La guerre, c’est l’application de la peine de mort, c’est l’instrument de gouvernement de toutes les dictatures. Le fait que la peine de mort n’a pas été condamnée par les religions dites chrétiennes c’est simplement qu’elles ne veulent pas priver les dictateurs d’un mode de gouvernement.

Le grand écrivain français Jean Guéhenno dit: «Je suis chrétien mais pas catholique.» Pour ma part, je dirais: je suis chrétien parce que le Christ a dit: «Je suis la voie, la vérité, et la vie.» Je suis catholique, mais pas de cette Eglise actuelle avec un pape chef d’Etat, une nuée de diplomates, souvent roublards, et des richesses cachées. «Oui je suis roi, a répondu le Christ à son procès, mais mon royaume n’est pas de ce monde.» L’existence du Vatican en tant qu’Etat est la négation de l’Evangile. Je suis de l’Eglise du Christ qui n’a pas fait de phrases mais de l’action. Savant et cultivé, il n’a rien écrit, mais guéri, condamnant les scribes et les pharisiens, c’est ce qui l’a conduit à la croix, pas le péché originel. Un chanteur a dit du Christ: «Ce jeune homme a dit la vérité, il doit être exécuté!»

Pour revenir à l’idée-force du docteur Schweitzer, le sommet des droits de l’homme, ce n’est pas la torture, c’est l’abolition de la peine de mort. Tous les dictateurs ont gouverné en usant de la peine de mort. C’est Camus qui disait que l’Eglise catholique avait usé de la peine de mort «sans avarice». L’Eglise n’a pas encore condamné la peine de mort parce que les dictateurs catholiques, les Franco, Salazar, Pinochet n’auraient pas pu gouverner. Les dictateurs furent tous des voyous. Il est certain que le communisme fut une dictature (Lénine, Staline) mais là, écoutons le futur cardinal Journet de Fribourg dans son livre Exigences chrétiennes en politique à la page 434: «Il y aurait une effrayante hypocrisie à se boucher les oreilles pour ne pas entendre le cri qui monte de la foule de millions de prolétaires, à utiliser dans chaque nation le thème du péril bolcheviste pour détourner l’attention des réformes sociales urgentes réclamées par le droit chrétien, à rassembler pour l’après-guerre (dès 1945) des forces prêtes à écraser les revendications les plus légitimes des travailleurs, touchant leur dignité personnelle, les conditions de leur travail, les droits de leur famille.» Journet dira encore, à la page 519: «Aucun parti, fût-il composé uniquement de chrétiens, ne représentera adéquatement la politique chrétienne.» C’est pourquoi les partis et les syndicats qui utilisent l’étiquette chrétienne font de la réclame pour une religion qui ne la leur demande pas. D’ailleurs, la jeune génération ne peut plus être attirée par des procédés qui conduisaient au sacre du roi, lequel a été remplacé par la démocratie.

Hommage au docteur

Albert Schweitzer avait tenu en 1962 un langage prophétique: «L’affirmation de la vie est l’acte spirituel par lequel l’homme cesse de se laisser vivre et commence à se dévouer avec respect de sa propre vie, pour lui donner sa véritable valeur. Affirmer la vie, c’est rendre plus profonde, plus intérieure, sa volonté de vivre et c’est aussi l’exalter.» L’urgence c’est d’arriver à la suppression universelle de la peine de mort. Toutes les Eglises, tous les gouvernements démocratiques doivent s’atteler à cette tâche énorme. Il est nécessaire aussi de supprimer ces liturgies laïques qui glorifient la guerre en lui donnant un caractère religieux.

«Allez! s’écriait Mgr Dupanloup, (évêque français) aux obsèques du général Lamoricière (mort en 1805), allez bataillons français, planter la croix à Hipoppone (Algérie), chanter le Te Deum à Pékin, délivrer la Syrie et rendre enfin Constantinople à Jésus-Christ… Honneur à l’armée d’Afrique!» Un tel langage, guerrier et fameusement imbécile, a contre lui le chant des anges de la nuit de Noël: Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Ni la défunte SDN, ni l’actuelle ONU n’ont empêché les guerres.

C’est un réveil universel des consciences qui peut mettre fin aux conflits, à la misère de beaucoup de peuples. Aujourd’hui la valeur suprême c’est le dieu Mammon. La trinité moderne c’est l’argent, la spéculation et le néocolonialisme. Le sujet de mon essai étant le respect de la vie, il convient de parler de l’IVG (interruption volontaire de grossesse). Les pays d’Europe surtout ont dû légiférer. Que se passait-il? De futures mères qui avaient des moyens financiers suffisants trouvaient un chirurgien qui voulait bien se charger de l’opération ou alors, elles prenaient le chemin de pays qui étaient moins sévères au sujet de l’IVG. Mais dans la fraction des pauvres, on avait recours à des moyens proches du bricolage. C’est pourquoi on parlait de «faiseuses d’anges». L’expression ne manquait pas d’audace à une époque où l’Eglise catholique affirmait péremptoirement que les enfants morts sans avoir été baptisés n’allaient pas au ciel mais aux limbes, séjour de félicité. Une flagrante injustice dont on ne parle plus aujourd’hui. «Laissez-les vivre» proclament ceux qui sont contre l’IVG. Fort bien, mais pensent-ils que ces millions d’enfants qui chaque jour meurent de faim sont victimes d’un infanticide différé. Qui tue ces innocents? L’avarice des pays riches qui maintiennent ces nations sous-développées dans un néocolonialisme honteux. Certes, il y a beaucoup d’aides généreuses, le fonds de solidarité qu’on veut créer avec l’or de la Banque nationale ne coûtera rien à personne. Si les pays riches voulaient vraiment aider le tiers monde, il faudrait créer un impôt que chacun paierait selon sa «capacité contributive». Ce serait mieux que d’alimenter en armements les pays pauvres qui sont en guerres civiles pour des motifs cachés ayant leurs sources dans la lutte des nantis pour l’accaparement des matières premières: pétrole, métaux précieux, richesses des mers, ruine des paysans qui ne peuvent plus vendre leurs produits au prix de revient. «Vaste programme» avait ajouté le général de Gaulle qui avait surpris une conversation de couloir: mort aux cons.
La réalité est simple et triste: les pays prospères sont mal gouvernés et les lois continuent d’enrichir les nantis. Respecter la vie est sûrement un vaste programme qui exige l’amour de la paix et une vraie pratique de la solidarité.

Gérard Menoud

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