La garde pontificale suisse : mythes et réalité

L’histoire de la Garde suisse ne peut être dissociée – à partir de sa création et jusqu’en 1870 – du mercenariat helvétique, auquel la papauté a fait – à l’instar des autres tyrans européens – largement appel; pour toutes ses aventures politiques et militaires (dans une Italie morcelée) et pour ses fréquentes répressions sociales. Il faut donc garder à l’esprit que le pape fondateur, Jules II, n’était – pas plus que les suivants – rien d’autre qu’un souverain temporel, le spirituel ne servant que de couverture, sous prétexte de protéger la ´liberté de l’Egliseª.

Au sujet du service étranger suisse, citons d’emblée, pour mesurer le poids des mentalités, ce commentaire: ´Quel beau livre il reste à écrire sur l’influence civilisatrice qu’il exerça en maintenant la Suisse en contact avec le monde! Mais il faudrait connaître au préalable, par le menu, la vie de tant d’officiers qui vécurent en France et à Rome, en rapportèrent une âme éprise de la beauté, et firent construire ce château, cet hôtel que nous admirons encore aujourd’hui.ª Il est sorti de la plume de Gaston Castella, professeur à l’Université de Fribourg et auteur de La Garde fidèle du Saint-Père (Paris 1935, p. 23); un ouvrage qui a été préfacé par le conseiller fédéral Motta et a obtenu la bénédiction apostolique de la part du pape Pie XI.

Un même regrettable caractère acritique et hagiographique marque aussi le tout récent ouvrage de Robert Walpen: La Garde suisse pontificale (Genève 2005)1.

Pour revenir à Jules II, ´il a pris le nom de Jules, comme hommage à Jules César dont il admirait le génieª; ce qui colle bien avec sa personnalité: ´défaut et mépris des vertus que doit posséder un prêtre et particulièrement un pape, la duplicité, la violence, une haine cruelle, l’amour des armes, un goût immodéré pour le vin, la passion des femmesª (La Grande Encyclopédie, Paris 1872).C’est ce saint homme qui, en 1505, appelle à Rome Pierre de Hertenstein (un Lucernois candidat malheureux à l’évêché de Sion), le nomme camérier et le renvoie en Suisse, comme son envoyé personnel auprès de la Diète, pour demander ´deux cents hommes pour la garde de Sa Sainteté et des palais apostoliquesª (Castella, p. 34): les Confédérés avaient alors la (triste) renommée d’être de fort braves soldats. Après des négociations rendues plus difficiles par la réaction contre le mercenariat qui commençait à se manifester dans le pays, Pierre de Hertenstein ne put réunir que 150 gardes; ils entrèrent à Rome en janvier 1506, sous le commandement de l’Uranais Gaspard de Silenen. L’argent nécessaire à cet enrôlement fut avancé par la famille Fugger, des marchands et banquiers bavarois.

Sous le règne de Jules II, l’effectif de la Garde fut rapidement porté à 189 hommes et à sa mort (1513) montera à 300, le nouveau pape, Léon X, ayant confirmé son existence. Cette décision fut saluée par une fête qui dura trois jours et coûta plus de cent mille ducats. Le premier commandant de la Garde, Gaspar de Silenen, sera tué en 1517, lors de la bataille de Rimini, causée par l’investiture contestée du duché d’Urbin. Les gardes suisses ayant été joints aux autres mercenaires helvétiques au service du pape compteront cent trente morts.

Une autre tuerie aura lieu dix ans plus tard (mai 1527) lors du sac de Rome, quand la ville sera occupée par une coalition de mercenaires espagnols, italiens et allemands (dix mille ´lansquenetsª); sur 189 gardes, l47 seront tués. La Garde, supprimée par les occupants, est remplacée par une formation de mercenaires allemands (douze survivants suisses accepteront d’en faire partie).

La Garde suisse sera reconstituée en 1548 avec une compagnie de 225 hommes (effectif réduit à 130 en 1650), après des pourparlers entre la Curie romaine et le Gouvernement lucernois. Son commandant était du reste le Lucernois Jost de Meggen.

D’une certaine façon (au risque de passer pour un cynique), ces victimes ont représenté au moins un ´avantageª: celui de ne pas augmenter encore le nombre croissant de mécontents qui, dans les campagnes suisses, en voulaient de plus en plus aux politiciens. En effet, ces derniers ´retiraient tout le bénéfice des pensions et des largesses de l’étranger. Le paysan-soldat, rentré dans son village, vitupérait ces ´avaleurs de couronnesª – comme l’écrit, dans un de ses trop rares passages critiques, G. Castella (p. 87); ces mêmes ´Kronenfresserª qui étaient logiquement, farouchement opposés à l’abolition du mercenariat et même à l’engagement individuel et volontaire.

Il est utile ici d’insister sur le fait que Lucerne a toujours donné – de 1566 à 1878 – les commandants de la Garde, les Pfyffer de Altishofen venant largement en tête (neuf sur dix-sept), leur esprit conservateur étant, bien entendu, une qualité dans notre cas2.

Une deuxième dissolution (la Garde compte alors 135 hommes) aura lieu en 1798, lors de l’occupation de Rome par les troupes napoléoniennes, le colonel Pfyffer accompagnera le pape Pie VI dans son exil français. Trois ans plus tard (1801), une mini-garde de 36 hommes (64 en 1803) est mise sur pied à la suite du Concordat. Elle sera à nouveau licenciée en 1809, quand Napoléon se brouille à nouveau avec le pontife et réoccupe Rome. Ce n’est qu’en 1814, avec l’abdication de l’empereur français, que les choses reviendront si l’on peut dire comme avant et que la Garde est reconstituée.

Il faudra attendre 1870 avant que le douteux mélange des fonctions des Suisses auprès de la papauté cesse: grâce à la libération de Rome par les ´Bersaglieriª italiens qui scellera la fin des Etats pontificaux (dans les milieux catholiques on parlera bien évidemment d’invasion).

Effectivement, en 1832, le Saint-Siège avait chargé le comte grison François-Simon de Salis-Zizers et l’autre noble (valaisan) Eugène de Courten (auparavant au service de la France) de réunir deux régiments à mettre au service du pape pour un total de 4250 hommes.

Ceux-ci montreront leur bravoure (avec les membres de la Garde suisse) contre les partisans de la République romaine insurgés (1848-49). C’est lors de ces événements que, une fois de plus, la Garde est licenciée en novembre 1848, après la fuite du pape à Gaète, aidé par les troupes françaises, Pie IX rentrera à Rome cinq mois plus tard et la garde (117 hommes) reprendra ses fonctions en 1850.

En septembre 1870 donc, toutes les troupes mercenaires du pape sont licenciées, à l’exception de la Garde suisse. Signalons ici que six cents officiers et soldats suisses, en infraction avec la loi de 1859, seront amnistiés sur proposition du Conseil fédéral. Il s’agit là d’une décision étrangement magnanime si l’on pense que ´pendant toutes les luttes pour l’unité nationale, les patriotes italiens protestèrent vivement, à plusieurs reprises, surtout lors des événements de 1859, contre la présence de Suisses dans les armées napolitaine et pontificaleª (Castella, p. 163). Et pourtant – comme le rappelle le même auteur (p. 164) ´la Constitution fédérale de 1848, conséquence de la victoire remportée l’année précédente par la majorité libérale sur l’alliance séparée des cantons catholiques, interdit le service militaire étrangerª. Une interdiction renforcée justement par la loi fédérale du 30 juillet 1859, reprise par la Constitution de 1874. Cette défense ne concerne cependant pas les engagements individuels qui peuvent être autorisés par le Conseil fédéral, une possibilité confirmée par l’article 94 du Code pénal militaire fédéral de 1927.

C’est donc grâce à ce subterfuge que la Garde pontificale suisse, qui compte actuellement 110 hommes, sera ´considérée, même depuis les Accords du Latran du 11 février 19293, non pas comme une armée nationale, mais comme une garde de policeª (Castella, pp. 164 et 165).

L’autorisation officielle concerne en effet ´des engagements contractuels entre le Saint-Siège et des individus pour l’entrée dans ce corps. C’est pourquoi Pie IX négocia en 1858 pour reconstituer la Garde, non plus avec le Gouvernement lucernois, comme auparavant, mais avec le colonel (lucernois) Léopold Meyer de Shauensee. Au lieu du Gouvernement lucernois, c’est le corps de la Garde qui est désormais partie contractante; le privilège de Lucerne concernant le commandant est aboliª (Castella, p. 165).

Le même auteur conclut ainsi: ´L’histoire militaire des Suisses au service des papes ne comporte donc plus, depuis 1870, que la chronique de la garde fidèle qui veille aux portes des palais apostoliquesª (p. 173).

Il s’agit en somme, sans offense, surtout après la dissolution, en 1970, des autres unités militaires pontificales, d’une espèce de ´Securitasª avec un uniforme d’opérette. Ce qui convient du reste parfaitement à une organisation comme le Vatican, laquelle n’est au fond – c’était du moins l’opinion de mon grand-père – qu’une grande boutique.

Claude Cantini

(Version française d’un article paru dans le trimestriel tessinois LiberAzione, Caslano, septembre 2006.)

Note

1 L’auteur ne pouvait pas ignorer l’encore mystérieuse affaire Tormay-Estermann qui a secoué en 1988 le Vatican. Il a repris pour l’expliquer la version officielle vaticane (que lui-même considère cependant comme étant ´inutilement précoceª et donc source de supputations ultérieures): ´accès de colère soudaine ou raptusª.

2 Deux autres Pfyffer de Altishofen – Heinrich et Franz – ont commandé la Garde de 1942 à 1957 et de 1972 à 1982.

3 Il s’agit du Concordat avec le régime fasciste qui a donné naissance à l’Etat du Vatican, après lequel le Conseil fédéral, ou Giuseppe Motta dominait, a donné sans peine son accord pour le maintien de la Garde.

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