La non-appartenance: il s’agit là d’un terme qui ne se trouve pas encore dans les dictionnaires. C’est pourtant un mot qui s’impose, au même titre que les mots non-violence, non-intervention, non-belligérance. Comme eux, la non-appartenance est un refus, mais un refus qui va beaucoup plus loin. C’est la clé qui devrait permettre d’ouvrir les portes de toutes les cloisons qui séparent les hommes, cloisons qui sont à la base de toutes les oppositions; ce qui revient à dire que la non-appartenance est susceptible de mettre fin à un bon nombre de conflits et d’affrontements. Et lorsqu’on se rend compte des préjudices physiques et moraux que causent ces conflits, on se dit que la notion de non-appartenance pourrait vite devenir très importante, voire capitale. En fait, elle concerne pratiquement tout le monde, car rares sont les personnes qui ne se disent pas ´appartenirª à tel ou tel groupe humain. Ces groupes sont très divers: Etats, religions, partis politiques, sectes, associations… Chacun de ces groupes se donne évidemment un nom, un sigle, une étiquette. On ne va pas les énumérer, il y en a trop. Eh bien, la non-appartenance consiste précisément à ne pas appartenir moralement à tous ces groupes ou groupuscules. Ne plus être ceci ou cela, mais se contenter d’être un homme ou une femme, ce qui n’a au moins rien de factice.
La non-appartenance ne signifie toutefois pas l’absence d’intérêt pour la vie publique. Bien au contraire. Lorsqu’on a le privilège d’être un être humain, tout ce qui est humain ne saurait laisser indifférent. La non-appartenance ne saurait donc empêcher quiconque de s’exprimer et de participer à la vie du monde. La seule différence est que dans ce cas on parle et on agit en tant qu’individu qui sent et qui pense et non en tant que membre d’un groupe déterminé. La communication entre les hommes ne saurait qu’y gagner, car ce sont précisément les étiquettes dont on s’affuble qui créent les barrières et empêchent toute possibilité de dialogue et de compréhension mutuelle. On peut d’ailleurs constater que ce sont généralement les groupes qui s’affrontent, se battent et s’entretuent. Ceux qui n’appartiennent à aucun groupe restent en dehors de la mêlée. Dans certains cas, ils peuvent être, bien sur, enrôlés de force, mais pour un groupe qui se veut vainqueur, ce ne sont pas des recrues de choix. Les chefs, les leaders, les gourous n’ont de pouvoir que dans la mesure o_ ils sont soutenus par leurs troupes. Or si un 1 n’est pas suivi par des zéros, il reste seul. En optant pour la non-appartenance, on cesse d’être un zéro. On devient, ou plutôt on redevient un être humain et on a toutes les raisons d’en être fier.
Il semble qu’un grand nombre d’esprits soient déjà murs pour faire ce saut dans la non-appartenance et, par cela même, échapper de façon immédiate et définitive au jeu absurde des oppositions et des affrontements. La désaffection pour les religions organisées, le dégoût que provoque la politique, telle qu’elle se pratique, l’horreur qu’inspire le fascisme (qui n’est que le nationalisme poussé à l’extrême) en sont les signes avant-coureurs. La libération des esprits est en marche et tout laisse supposer que c’est un processus qui ira en s’accélérant, d’autant plus que la non appartenance a l’avantage d’être par surcroit non-directive. A partir du moment o_ l’on cesse d’appartenir à quoi que ce soit, on devient apte à agir individuellement, on sait ce qu’il convient de faire et on n’a nul besoin que d’autres nous le disent.
Personne ne peut nier que les conflits qui opposent les hommes, du fait de leur appartenance aux divers groupes humains, sont une source de gaspillage inimaginable d’énergie, de temps et d’argent. En se généralisant, la non-appartenance serait de nature à mettre fin à toutes ces absurdités. Libérés de leurs phantasmes nationaux, religieux et idéologiques, les hommes n’auraient pas de mal à résoudre rapidement les problèmes concrets relatifs à l’environnement, au désarmement, à la misère.
En conclusion, la seule appartenance qui devrait compter est celle à l’espèce humaine; c’est aussi celle que l’on conserve forcément tant que l’on est vivant.
Georges Krassovsky
Rédacteur du Nouvel Humanisme
3, rue de Chatillon
75014 Paris


