Laïcité et communication

Patrick Kessel, un des grands défenseurs de la laïcité en France, écrivait, il y a une quinzaine d’années: « L’Eglise a réussi le virage de la communication, mais pas la laïcité. » Ce constat se vérifie de jour en jour.

A force de décortiquer les « livres sacrés » pour en relever les contradictions et la part de la mythologie, nous oublions de dire qui nous sommes, l’éthique qui est la nôtre et ce pourquoi nous nous battons.

On nous accuse pêle-mêle d’être en retard d’une guerre, d’être aussi dogmatiques que les ultras (religieux, économiques, moralistes et j’en passe). Il est vrai qu’il y a des laïcards qui sont parfaitement scrongneugneux et qui par leur discours donnent l’impression que nous en sommes encore au Kultur Kampf. Depuis ce temps-là, le vocabulaire a changé, ainsi que la véhémence. C’est une laïcité qui sent le beaujolais, le Café du Commerce, les clichés. Je n’ai rien contre le beaujolais, j’en bois avec plaisir. J’aime aussi de temps en temps aller au « Café du Commerce » du coin avec quelques amis et, pardonnez-moi le terme, débloquer un peu, mais j’aime aussi réfléchir. J’admets même qu’il m’arrive de me tromper.

Historiquement j’ai une grande admiration pour ces « hussards noirs de la République » qu’étaient les instituteurs du début du XXe siècle. Ils avaient du courage, étaient pénétrés de leur mission. Beaucoup d’instits, aujourd’hui, sont encore les tenants de cette éthique et je les admire. Mais j’essaie aussi d’être réaliste d’autant que la lutte est toujours nécessaire. Et qu’une certaine virulence n’est pas à dédaigner. Et surtout, que les langues sont vivantes et que certains mots changent de sens.

J’aimerais, par exemple, que l’on redonne au mot « anticlérical » son sens primitif de « partisan de la séparation de l’Eglise et de l’Etat » alors qu’il est devenu synonyme de « bouffeur de curé ». Je ne suis pas formellement contre l’idée de m’en mettre de temps en temps un sous la dent, car il y en a certes qui le méritent par un moralisme hors du temps, par une dogmatique bornée, par un refus de la notion simplement symbolique que peut prendre tel ou tel mythe, telle ou telle affirmation et par ce relent de féodalité que peut représenter la hiérarchie formelle et la justification par la grâce divine.

Il serait bon de repenser les mots de la laïcité et d’éviter certains « mots clairs de Voltaire » parce que si sa pensée est toujours actuelle, son vocabulaire ne l’est plus. Oui, bien sur, on peut s’affliger du dérapage des mots, trouver qu’esthétiquement on préfère la langue de Voltaire, de Marivaux ou de Montaigne, mais il faut être réaliste, il y a assez peu de linguistes dans la foule de gens à qui nous devons faire comprendre le sens de notre pensée laïque.

Il ne s’agit pas d’émasculer notre pensée, ni de changer de cap, il s’agit simplement de mieux nous faire comprendre et d’avoir un meilleur impact. Et il ne serait pas inutile à mes yeux de rappeler que la laïcité a des prolongements dont les conséquences vont bien au-delà du simple problème des rapports entre les laïcs et les Eglises. La laïcité reste un des fondements de la démocratie dans tous les sens du terme.

Le militant laïc est aussi le tenant de la liberté. Liberté de conscience, liberté de pensée, liberté d’expression. Mais le mot de liberté est-il toujours bien compris? Ce n’est pas faire n’importe quoi sous prétexte qu’on est libre. Par exemple, la liberté de chacun s’arrête à la liberté de l’autre. Et la liberté d’expression ne doit pas être l’alibi de l’appel au crime, au racisme et à l’exclusion. Un enfant qui peut faire ce qu’il veut n’est pas un enfant libre. C’est un enfant abandonné.

D’ailleurs tout n’est pas à jeter dans les religions. Les messages de solidarité, d’amour du prochain, de tolérance et de miséricorde sont parfaitement respectables. Si pour le juif Dieu est juste, il est amour pour le chrétien et miséricordieux pour le musulman. C’est une notion qui n’est pas infamante. Mais ce sont les Eglises, dans ce qu’elles ont d’interprétations calamiteuses, dans ce qu’elles refusent de considérer ce que Montesquieu appelle « L’esprit des lois ». Ce sont tous les extrémismes qu’il faut combattre. C’est la haine que les ultras engendrent, qu’ils soient religieux, politiques ou économiques, qu’il faut viser. C’est, au fond, la haine de la démocratie que ces totalitaires expriment.

Me voici pris à mon propre piège, réfuter la langue de Voltaire et citer Montesquieu. Pas tout à fait piégé quand même. Car si le titre de l’ouvrage de Montesquieu dit bien ce qu’il veut dire, la lecture même du texte du livre exige parfois qu’on s’accroche… C’est bien la raison pour laquelle je pense à la nécessité de rafraichir notre vocabulaire et de nous donner la peine d’en expliquer les termes qui pourraient en être trop vagues, trop anciens, trop méconnus.

Pour le laïc convaincu que je suis, le sens de ma réflexion est clair. Il nous incombe de clarifier cette éthique pour tout le monde et de donner un message facilement déchiffrable et aussi plus complet. De montrer les enjeux, de démontrer l’étendue immense des notions que recouvre la laïcité. Il faut dire davantage ce que nous sommes.

Georges Kleinmann

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