L’amour dans le noir

Il n’est pas rare qu’un baiseur, le mot étant pris dans son acception la plus concrète, ait envie de voir dans le paysage des yeux de sa partenaire, qui peut être aussi sa bien-aimée, l’éclair qui annonce le moment ineffable de la montée du plaisir, du bonheur (plaisir sive bonheur, soyons clairs). Il ne s’agit pas ici de la performance olympique du mâle qui réussit à chaque coup, mais de sa capacité de contenter la personne qu’il a dans les bras, soit donc de faire à autrui ce qu’il voudrait qu’autrui lui fasse. L’activité sexuelle bien conduite doit se comprendre ainsi.

Or, il se trouve que ce gentleman ne saurait être un juif de stricte observance. Selon le code de conduite tiré soit de la Thora, soit des rabbins qui ont au cours des siècles traité de la question, la baise (voir plus haut) ne saurait s’accomplir que dans le noir. Je tire ce renseignement, et beaucoup d’autres, du site internet «Thora», qui m’informe des édits de Jahvé. Internet, c’est comme la langue d’Esope, la meilleure ou la pire des choses. J’y trouve la photo de Johnny, la date de naissance des philosophes, le nombre d’Avogadro, que je reconnais avoir oublié, la biographie d’Hitler, les dernières nouvelles du monde ainsi que le sourire de délicieuses personnes entièrement dénudées.

Mais internet est aussi le site de toutes les religions et de toutes les sectes (quelle différence?) qui cherchent à se faire connaître. C’est ainsi que si l’on clique sur «islam», on apprend pourquoi les musulmans doivent se tailler la barbe et se raser les poils pubiens, et sur «Thora», ce qu’il est licite de faire le jour du shabbat et justement comment faire l’amour dans les règles qui sont nombreuses et contraignantes. Il est vrai qu’on ne devrait pas se moquer, au nom du politiquement correct (lequel n’est désormais que la peur de représailles meurtrières) de ces fantaisies comminatoires édictées par des prêtres frustrés, mais sacralisées au nom de la religion.

Nous le ferons néanmoins pour au moins deux raisons. D’abord parce que les monothéismes, et là on parlera sans distinction des trois opérateurs, ne se font pas faute de vitupérer notre mode de vie occidentale décadent, de ce qu’ils appelleraient, s’ils connaissaient les théories de Wegener, la Dérive des Incontinents. A leur chasteté (jusqu’au mariage!) et leur pudeur, ils opposent notre exhibitionnisme et notre salacité. Ils nous critiquent, nous fustigent, nous insultent, mais ne voudraient pas que nous fassions de même. Et comme l’humour n’entre pas dans le style de leurs vociférations, nous qui essayons d’en avoir pour des raisons d’hygiène morale et mentale, nous sommes évidemment en position de faiblesse. Mais essayons tout de même.

Notre second motif d’être offensifs est une question d’autodéfense. Depuis quatre mille ans pour les premiers, deux mille pour les suivants et quelque quatorze misérables siècles pour les petits derniers, les gardiens des temples nous ont imposé de baiser dans le noir, et, pour faire bonne mesure, dans la position du missionnaire. Il n’y a pas si longtemps, il y a eu ce qu’on a appelé comiquement la révolution sexuelle. En fait, sans employer de grands mots, il s’agissait enfin d’un simple retour à la normale, à une activité sexuelle débarrassée de ses abusives scories métaphysiques. On a admis par exemple que, dans le jeu de deux amants, la femme pouvait chevaucher l’homme sans qu’il faille en déduire une infériorité essentielle du mâle; qu’un coït dans un coin retiré d’une forêt, qui met des brindilles plein les cheveux du partenaire qui est au sol, n’est pas le comble de la lubricité; qu’une fellation n’est dégradante que lorsqu’elle est imposée. Il n’y a là rien de révolutionnaire. Une révolution qui serait en revanche nécessaire, c’est celle qui mettrait fin aux mariages forcés qui sont une forme de viol, au sujet desquels les rabbins et les imams sont muets. Et pour cause: ils les approuvent. Une petite Turque étudiante à Berlin à qui l’on a trouvé un mari au fin fond de l’Anatolie et qu’elle n’a jamais vu, c’est autant que les chrétiens n’auront pas. Et malheur si elle se rebiffe: c’est la gorge tranchée par le grand frère, avec l’assentiment unanime de sa famille. Quant au codex juif, il ne le cède en rien à ces exigences: juif, tu dois épouser une juive, on ne se mélange pas avec des familles où l’on serait dans le cas de vous servir une escalope aux morilles et à la crème. Les nazis avaient inventé le concept de «Rassenschande», soit la honte de forniquer, si l’on était de bonne souche arienne, avec un dégénéré, un juif donc, mais aussi, on frémit d’y penser, un «nègre». Or, les rabbins, toutes tendances confondues, n’ont pas fait autre chose. Les règles alimentaires fixées dans le Lévitique ont pour seul but d’empêcher la petite Sarah d’inviter le jeune Martin, ce mangeur de porc répugnant qui lui a fait les yeux doux et pour qui elle donnerait son âme et son corps, chez la famille Lévy, où l’on est strict sur les aliments. Et surtout qu’on n’ait pas à rendre l’invitation. On reste ainsi entre soi et c’est très bien ainsi dans le meilleur des mondes kasher.

Les monothéismes se sont donc bardés d’interdits. Pour la bouffe, on vient de le voir, les raisons sont simples, et scandaleuses. Il s’agit de ne pas se mêler aux mécréants. Les chrétiens ont, que je sache, viré leur cuti et si j’invite un copain ou une copine, je n’ai pas à me soucier de ce qu’il mange. Tout au plus puis-je lui demander s’il aime les rognons ou le foie de veau, question de goût, pas de théologie. Mais je sais que tel plat que je lui aurai préparé sera accompagné d’une bonne bouteille, sans compter l’apéritif et les digestifs. Nous passerons une soirée hédoniste, ce que les religions nous interdiraient sans doute si nous avions la mauvaise idée de tenir compte de leurs aukases.

On peut se demander aussi pourquoi les monothéismes ont tant de peine à accepter le plaisir comme façon de vivre (et pour peu qu’il vous en chaille* comme une façon de louer le Seigneur). Or, le Seigneur (admettons son existence comme hypothèse de travail) n’aime pas que ses créatures vaquent au plaisir hic et nunc. Si plaisir il doit y avoir, ce sera plus tard, et selon des règles très strictes. Pourtant le plaisir est tout ce qui reste à ceux qui ne croient pas aux joueurs de harpe sur un petit nuage ou aux putes que nous promet le paradis musulman. Et parmi les plaisirs, rien ne vaut la turbulence sexuelle, bien devant le sport, la randonnée pédestre, la philatélie, la gastronomie, les concertos de Mozart (là, si on peut combiner les deux, on ne va pas se priver!). Et c’est ce plaisir-là qu’on voudrait réglementer, voire supprimer? L’obsession négativo-sexuelle peut prendre des proportions grandioses, en fait grotesques, témoin cet échange à peine inventé. (On peut imaginer que ça se passe dans le cabinet d’un psychiatre turc mais vivant en Occident).

–          Docteur, j’ai un problème.

–          Je vous écoute.

–          Dans un livre d’histoire que mon fils utilise dans ses cours, il y a la reproduction d’un tableau de Delacroix, «La Liberté guidant le monde».

–          Continuez.

–          La personne qui figure la Liberté a les seins nus.

–          Oui, et alors?

–          Cela me provoque une érection.

–          Je répète ma question: et alors?

–          Allah pourrait me punir pour ça,

–          Foutez-vous d’Allah.

–          Docteur !!!!

Allah (ou Jahvé), le grand punisseur. Un juif, un musulman, les chrétiens désormais un peu moins (quoique dans certaines campagnes bretonnes, bavaroises ou polonaises…) ne peuvent pas faire un pet de travers sans se demander si cela ne va pas les mener en enfer. Il faut le dire ici haut et fort, il faut l’annoncer aux nations: nous n’avons pas à être punis. Un Dieu, grand distributeur de lettres de cachet, nous n’en voulons pas, nous ne voulons ni de galères, ni de Pignerol ni de bastilles, ni de camps de redressement. Nous voulons, sans être surveillés par une Gestapo céleste, nous gratter à notre aise quand ça nous démange, et si c’est le pénis qui nous démange, eh bien, nous voulons pouvoir nous gratter le pénis (le clito pour les dames). On voit dans le site internet cité plus haut des juifs paniqués par leurs habitudes onanistes ou leur goût pour des personnes du même sexe qui «consultent», non pas un médecin qui les enverrait paître, mais un rabbin/psy qui prend, lui, le problème très au sérieux et qui donne à cet imbécile des moyens de «guérir». Son salut (?) est à ce prix. Les prêtres des grands monothéismes ont réussi cette chose ignoble d’instiller chez des âmes naïves cette peur de la transgression même dans les plus petites choses et donc la peur de l’enfer, et d’avoir fait de ce dernier un lieu très réel et très cruel dont il faut à tout prix éviter le séjour. C’est ainsi qu’ils maintiennent leur pouvoir qui est pour eux la seule chose qui compte.

André Thomann

*Ce subjonctif fictif a été créé par ce farceur de Léon Savary (1895-1968), journaliste et écrivain romand.

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