La notion de «peuple élu» prend sa source dans la Bible: «Tu es aujourd’hui devenu le peuple de l’Eternel ton Dieu» (Deut. 27:9).Ce «peuple de l’Eternel», à l’origine le peuple juif, est devenu, par une curieuse métamorphose, le peuple américain. L’explication se trouve peut-être dans le Livre de Mormon, selon lequel l’Amérique aurait été colonisée par l’une des tribus perdues d’Israël, à laquelle le Christ serait apparu après sa résurrection.
Il n’en fallait pas plus pour que les Américains, formant la plus grande puissance mondiale, se croient autorisés à se pren-dre à leur tour pour le «peuple élu». N’était-ce pas déjà annoncé dans les Evangiles? «Alors, le règne, la domination et la souveraineté des royaumes qui sont sous tous les cieux seront accordés au peuple des saints du Très-Haut. Son règne est un règne éternel, et toutes les puissances le serviront et lui obéiront» (Dan. 7:27). Et n’est-ce pas une évidente illustration de la mégalomanie yankee que ce verset du Deutéronome:
«Cette grande nation est le seul peuple sage et intelligent»? De même qu’Israël fut désigné par Jehovah, les Etats-Unis se prétendent investis de la puissance divine qui leur commande de propager l’Evangile dans les terres conquises.
«L’Amérique d’abord!»
Les pères pèlerins qui, à bord du Mayflower, débarquent à Plymouth en 1620, voient dans le Nouveau Monde la Terre promise biblique où il leur revient d’établir le royaume de Dieu.
Les mythes religieux ont toujours envisagé l’existence d’un paradis terrestre, d’un Eldorado, d’une Terre promise. Ainsi les premiers chrétiens ayant débarqué en Amérique du Nord croyaient-ils dur comme fer que c’était Dieu qui leur avait fait découvrir cette nouvelle terre. Selon ces puritains, la découverte du Nouveau Monde ne devait rien au hasard mais à une intervention de la Providence.
La plupart des présidents des Etats-Unis se sont inspirés de l’idéal puritain des origines. Ainsi George Washington, premier président, fit, comme l’ont fait tous ses successeurs, le serment, la main sur la Bible, de «remplir fidèlement les fonctions de président des Etats-Unis et, au mieux de [ses] capacités, de préserver, protéger et défendre la Constitution des Etats-Unis». Et il ajouta: «Que Dieu m’assiste» et se pencha pour embrasser la Bible.
Selon Abraham Lincoln (1863): «Dieu ne peut se passer de l’Amérique.» Et réciproquement!
En 1920, le futur président (1921-1923) Warren Harding exprime les sentiments profonds qui animent l’immense majorité de ses compatriotes: «J’ai en notre Amérique une confiance qui rend inutile la réunion d’un conseil de puissances étrangères pour indiquer où se trouve notre devoir.» (On croirait entendre «Débiliou» Bush à propos de l’ONU.) «Appelez cela, si vous le voulez, de l’égoïsme nationaliste, mais moi je pense que c’est une inspiration de la ferveur patriotique. Sauvegarder l’Amérique d’abord! Penser à l’Amérique d’abord! Exalter l’Amérique d’abord!» Tous derrière la bannière étoilée: «Right or wrong, my country» (ma patrie d’abord qu’elle ait tort ou raison).
Il serait fastidieux de reproduire ici les déclarations de tous les présidents des Etats-Unis. Relevons toutefois ces propos de Harry S. Truman après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki: «Nous remercions Dieu d’avoir mis la bombe entre nos mains plutôt qu’entre celles de nos ennemis.»
Son successeur, Dwight D. Eisenhower, modifia le serment au drapeau en y ajoutant une référence religieuse. Les écoliers américains durent donc, dès 1954, jurer fidélité à la nation, placée «sous le regard de Dieu, indivisible». C’est aussi lui qui remplaça la devise des Etats-Unis, E pluribus unum, par In God we trust.
Quant à Bush junior, il n’a cessé, durant sa compagne présidentielle, de déclarer que le Christ était son «philosophe politique préféré». Et, une fois élu, il ne manqua pas de souligner l’importance de la foi en Dieu comme force curative de l’Amérique. «Si les hommes qui ont à gouverner le peuple de Dieu n’ont pas accepté d’être eux-mêmes gouvernés par Dieu, disait en 1701 le prédicateur Joseph Belcher, ils n’ont pas qualité pour se consacrer au bien public.» On peut le constater, ces propos sont encore, trois siècles plus tard, d’une criante actualité.
Le drapeau et la Bible
Lorsque, le 4 juillet 1776, les treize colonies de la Nouvelle-Angleterre proclament leur indépendance, les colons qui les composent – protestants à 99% – sont persuadés d’avoir été choisis par Dieu pour bâtir sur le sol du Nouveau Monde une Jérusalem terrestre qui doit guider le reste de la planète.C’est précisément cette conviction qu’ils sont le peuple élu de Dieu qui procure aux Américains le sentiment de devoir jouer le rôle de gendarme mondial.
L’appartenance à la nation américaine est une source de fierté et de consolation pour les citoyens américains. Quels que soient les malheurs qui peuvent venir les frapper dans leur vie personnelle et collective, ils se sentent fiers de faire partie du peuple élu. Ils exhibent leur drapeau partout: chez eux, dans les lieux publics, sur leurs voitures et leurs vêtements. Les athlètes victorieux s’enroulent dans ses plis. Il leur sert de totem, de symbole, de fétiche, de talisman; il remplace le crucifix. C’est la raison pour laquelle, dans leur esprit, toute intervention militaire ou politique dans d’autres pays est justifiée par le fait qu’ils sont le peuple élu de Dieu.
Nulle part au monde la ferveur patriotique et religieuse n’est plus apparente. La plupart des enquêtes sont formelles: c’est aux Etats-Unis que la pratique religieuse est la plus élevée au monde. Rien d’étonnant dans un pays où, selon l’édition 1996 de l’Encyclopedia of American Religion, on compte plus de deux mille cent cinquante (2150) confessions religieuses organisées.
Dieu est omniprésent dans la vie américaine: dans la Constitution, sur les billets de banque, dans l’enseignement, la magistrature, dans les discours politiques, etc. Sur les chaînes de télévision chaque programme est conçu de façon à contenir un message qui exalte, plus ou moins discrètement, les vertus chrétiennes traditionnelles, la foi en Dieu, la moralité, la décence et, naturellement, le patriotisme. L’importance des émissions religieuses dans les médias est telle qu’il n’est pas exagéré de considérer les Etats-Unis comme une véritable théocratie.
Une population soumise quotidiennement à un tel matraquage médiatique ne peut que s’abrutir. Selon l’écrivain Albert Paraz, c’est «le peuple qui a l’âge mental le plus bas de la planète». Sentiment que n’est pas loin de partager l’auteur mexicain Octavio Paz, quand il écrit: «Dès l’enfance, les hommes et les femmes sont soumis à un inexorable processus d’adaptation; certains principes, enfermés dans des formules brèves, sont repris sans trêve par la presse, la radio, les Eglises, les écoles et ces êtres débonnaires et sinistres que sont les mères et les épouses américaines. Prisonniers dans ces schémas, comme la plante dans son pot qui l’étouffe, l’homme et la femme ne sauraient se développer et mûrir.»
Le modèle universel
Le président John Adams, successeur de Washington, considérait la fondation de l’Amérique comme un grand dessein de la Providence, conçu pour éclairer le reste de l’humanité. De fait, tel Dieu créant l’homme à sa ressemblance, l’Amérique rêve de remodeler le visage de l’humanité. Le peuple américain, dans sa quasi-totalité, éprouve une foi réellement religieuse dans la mission universelle des Etats-Unis.
Il existe un caractère américain, une mentalité américaine, un comportement américain qui sont propres à ce peuple d’outre-Atlantique et qui le distinguent d’autres nationalités. Mais cela n’empêche pas les Yankees de croire que leur mentalité est universelle. C’est une attitude typique, chez eux, de penser que tous les autres pays doivent être jugés à l’aune des Etats-Unis et qu’ils n’aspirent qu’à leur ressembler. Il ne peuvent se faire à l’idée que d’autres pays puissent avoir d’autres habitudes de vie que les leurs.
«Le leadership mondial qui a échu aux Etats-Unis, proclamait Jimmy Carter, doit être solidement fondé sur le respect et l’admiration pour les hautes qualités de notre nation, guide dans le royaume des idées et de l’esprit.» Pour ce qui est de l’esprit on est servi!
Dieu et la nation
Les responsables américains conservent la foi inébranlable qu’ils tiennent de Dieu le droit de faire ce qu’ils veulent, où ils le veulent, à qui ils le veulent. Une seule chose compte pour les dignitaires politiques et militaires de l’Oncle Sam, c’est la supériorité des valeurs américaines, du mode de vie américain. La preuve de cette supériorité vient de ce que Dieu lui-même a donné aux Etats-Unis leur vocation messianique. Le dogme de «l’exception américaine» est enraciné profondément au cœur de la pensée nationale depuis la fondation de la nation. «Depuis cinquante ans, écrivait déjà Tocqueville, on ne cesse de répéter aux habitants des Etats-Unis qu’ils forment le seul peuple religieux, éclairé et libre. Ils voient que chez eux jusqu’à présent les institutions démocratiques prospèrent, tandis qu’elles échouent dans le reste du monde; ils ont donc une opinion immense d’eux-mêmes, et ils ne sont pas éloignés de croire qu’il forment une espèce à part dans le genre humain.»
S’il est quelqu’un qui y croyait fermement, c’est bien le sénateur de l’Indiana Albert Beveridge: «Dieu n’a pas, proclamait-il, pendant un millénaire, préparé les peuples teutoniques et les peuples de langue anglaise pour rien d’autre qu’une vaine et paresseuse admiration d’eux-mêmes. Il fait de nous les maîtres organisateurs du monde pour que nous établissions l’ordre là où règne le chaos. Il nous a rendus aptes à gouverner pour que nous puissions administrer les peuples barbares et séniles. Sans une telle force, ce monde retomberait dans la barbarie et la nuit. Et, entre toutes les races, il a désigné le peuple américain comme la nation de son choix pour finalement conduire à la régénérescence du monde.» Cette foi inébranlable en la supériorité morale de l’Amérique va même jusqu’à postuler que tous les autres peuples partagent ce sentiment. Ceux qui ont «bénéficié» des interventions militaires américaines apprécieront!
Argent et religion
Comment un peuple peut-il prétendre être le représentant de Dieu sur terre et, en même temps, faire du culte de l’argent sa principale religion? Pour les puritains américains la richesse est une bénédiction divine; et la pauvreté condamnable. La richesse est considérée comme une grâce par laquelle Dieu distingue ses élus. C’est donc bien la mentalité puritaine qui est à l’origine de l’expansion capitaliste yankee.
Aucun endroit du monde n’échappe actuellement à l’influence économique américaine, au règne du dollar-roi. L’impérialisme financier yankee est partout. Le nouvel ordre économique mondial, voulu et imposé par Washington, c’est le triomphe du pouvoir financier, avec pour corollaire les expropriations, les faillites, le chômage, la misère pour une multitude de gens.
Pour le citoyen américain, le dollar est la mesure de toute chose. En pays étranger, où les prix sont indiqués en monnaie du pays, la réaction spontanée du touriste d’outre-Atlantique est de demander combien cela représente in real monney. Car, pour lui, il ne saurait y avoir d’argent véritable en dehors du dollar.
Aux Etats-Unis l’ouvrier ne représente aucune valeur en dehors de celle de son salaire, quelles que soient ses compétences ou son niveau culturel. Un métier est apprécié d’abord en dollars. Celui qui, par amour de sa profession, renoncerait à la quitter pour une situation plus profitable serait considéré comme un anormal. La société américaine ne considère que l’importance du gain. Lui seul confère à une personne estime et considération.
«La sélection s’opère ici selon le principe que ceux-là l’emportent dans la lutte pour la vie qui sont le moins tourmentés par les égards dus à leurs semblables ou par des scrupules analogues, remarquait Henri de Man. Aujourd’hui comme hier, le «succès» est l’idole suprême de la religion pratique de la vie quotidienne américaine.»
L’un des esprits les plus évolués du XXe siècle, Bertrand Russell, n’appréciait guère cette nation au sein de laquelle il avait vécu six ans et «où l’on mesure l’intelligence à l’argent gagné» et dont il critiquait l’utilitarisme excessif et la pudibonderie. Peut-on vraiment parler de «culture» dans une société où ne sont prisés que l’argent et la compétition? Il ne peut y avoir de culture américaine, car l’impatience, la vitesse, le bruit, le clinquant, la réussite,l’argent concourent à ne produire que la médiocrité. Sauf, évidemment, dans les domaines où ces qualités sont requises: les affaires, le show-business, les records de toutes sortes, le brillant, l’instantané, l’arrivisme sous toutes ses formes. La société américaine est à l’image du Barnum circus. Chaque Américain aspire à être «le plus quelque chose» in the World. Battre un record, dans quelque domaine que ce soit, fût-il le plus imbécile, est le principal moyen de se valoriser pour l’authentique Yankee.
Cette nation artificielle, produit d’un conglomérat d’ethnies disparates, n’a pu engendrer qu’un peuple superficiel de bigots mégalomanes.Tel est le «peuple élu».
André Panchaud
Ouvrages consultés:
Yves Eudes: La Conquête des Esprits, François Maspero, Paris, 1982; Robert Dôle: Le Cauchemar américain, «vlb» éditeur, Montréal, 1996; Claude Julien: L’Empire américain, Grasset, Paris, 1968; L. L. Matthias: Autopsie des Etats-Unis, Ed. du Seuil, Paris, 1955; William Blum: L’Etat voyou, Parangon, Paris, 2002; Henri de Man: L’Ere des Masses et le Déclin de la Civilisation, «Au Portulan» chez Flammarion, Paris, 1954; Octavio Paz: Le Labyrinthe de la Solitude, Gallimard, Paris, 1972; Gérard Baudson: La Planète de l’Oncle Sam, JC Lattès, Paris, 2000; Thomas Molnar: L’Américanologie, L’Age d’Homme, Lausanne, 1991; Léo Sauvage: Les Américains, Marabout, Verviers, 1984; Maurice Guillaud: Histoire secrète de l’Amérique, Philippe Lebaud/Ed. du Félin, Paris, 1997; Lewis Lapham: Le Djihad américain, Ed. Saint-Simon, 2002; Raison présente N° 38, 2e trim. 1976.


