Je vous dirai en fin de parcours ce qui est représenté dans ce titre. Mais d’abord, il faut que je vous parle d’un film, non pas pour inaugurer une rubrique cinématographique qui m’aurait été demandée par mon rédacteur en chef, mais parce que JUST A KISS est au cœur des problèmes qui sont généralement traités céans. Cela se passe à Glasgow, en Ecosse donc, ville où l’on trouve une forte population pakistanaise et où d’autre part l’Eglise catholique exerce encore une forte emprise. Il s’agit d’abord d’une séduisante histoire d’amour, mais comme toutes celles qui font problème (sans problème pas de film!), celle-ci est une des nombreuses variations sur le thème shakespearien de Roméo et Juliette. Une jeune Irlandaise (immigrée donc) et un jeune Pakistanais (encore plus immigré) éprouvent l’un pour l’autre le coup de foudre. Elle, orpheline, divorcée, prof de musique dans un lycée catholique, indépendante socialement et affectivement; lui, célibataire, se cherchant une situation dans le monde de la variété et de la musique, et surtout terriblement dépendant d’une famille pieuvre musulmane. Elle blanche, jolie mais pas à la façon stéréotypée des actrices interchangeables d’Hollywood et surtout bouleversante de charme; lui beau gosse mais pas blanc, pas même catholique. On leur fera bien voir de part et d’autre l’ampleur de leur blasphème. Dans une scène d’une extraordinaire férocité, un curé à qui elle était allée demander un simple certificat de bonnes vie et mœurs nécessaire à la poursuite de son activité professionnelle lui signifie que sa vie n’était pas bonne et ses mœurs douteuses. Divorcée elle restait aux yeux de cet activiste et de la firme qu’il représentait et sa liaison (dont il avait naturellement eu vent) la faisait vivre en état de péché. Donc, tintin pour le certificat! Je rappelle en passant, juste pour dire, que cela se passe non pas dans un siècle passé et obscurantiste mais au tout début du notre. Maintenant, quoi!
Dans l’autre camp, la situation n’est guère plus réjouissante. Ce bon petit jeune homme, on lui avait arrangé un mariage propre en ordre avec une de ses cousines (au demeurant ravissante) et voilà que, contre toutes les règles du clan, il ne veut rien savoir, il tient à sa petite visage pâle. Il hésite bien un peu, à cause du chantage qu’exerce sur lui sa famille et qu’on peut comparer à autant de ventouses: ´Tu ne vas pas abandonner les Pakistano Capulet que nous sommes en faveur de cette Irlando montaigu qui n’a pas de famille (la honte!) et ne connait même pas le Coran! Mais tous ceux qui ont comme moi un cœur de midinette (au fond, hein!) sauront que le bon jeune homme réussira à détacher les ventouses et rejoindra sa bien-aimée. Cela se terminera par une conversation de réconciliation amoureuse des plus raffinées. Le cinéaste Ken Loach sait alterner les scènes les plus brutales, les plus cruelles, avec les plus délicates. Mais l’essentiel n’est même pas là. Au-delà d’une jolie romance, il nous dresse un tableau abominable des fanatismes divers qui règnent dans une société britannique qu’on nous donne pour idyllique: » Voyez, en Grande-Bretagne, tout le monde peut porter un signe religieux et tout se passe bien. » Or, justement, tout ne se passe pas bien, et les Pakistanais et les Indiens qui se sont joyeusement massacrés dans leur pays natal (des centaines de milliers de morts) reconduisent à Glasgow et ailleurs leurs vieux antagonismes. Bravo!
Ken Loach nous montre tout ça brut de décoffrage. D’un coté, l’absolutisme encore bien vivace du Vatican et de ses missi dominici; de l’autre des Pakistanais groupés dans une famille qui correspond très exactement à la définition de Gide dont on ne cite jamais que les quatre premiers mots mais qu’il est bon de connaitre en entier: » Familles, je vous hais! foyers clos; portes refermées; possessions jalouses du bonheur. » C’est exactement nos Pakistanais, incapables d’un geste généreux à l’égard de la blanche hérétique, incapables d’accueillir quelqu’un d’étranger au clan, ne concevant le bonheur qu’à l’intérieur de leur monade leibnizienne qui ne doit jamais s’ouvrir. Ils sont odieux d’égoïsme et de piété. Le cinéaste complète le tableau par de petites touches sympas: cet ami du jeune homme qui lui vante la morale coranique qui évite le stupre et la concupiscence; ou cette mère de famille catho qui se plaint que, lors d’une cérémonie scolaire, on ait osé citer des vers de Robert Burns, selon elle poète pornographe et alcoolique, un peu comme si en francophonie on voulait exclure du cursus toute référence à Verlaine, qui avait les mêmes défauts. Tout cela est terrifiant mais fait en même temps un film admirable, en tout cas digne d’être commenté dans le Libre Penseur.
Je vous parlais en propos liminaire du sel de la terre. En toute modestie, et après avoir vu ces débordements religieux et ethniques, j’affirme que le sel de la terre, ce sont les laïques et parmi eux les athées, qui sont Sans Domicile Mystique Fixe et qui par conséquent ne revendiquent aucune « terre sainte » à coups de pierres ou de kalachnikovs, qui peuvent être faillibles, cruels, dépravés, puisqu’ils sont hommes, mais qui ne couvrent jamais leurs manquements du manteau hypocrite de la tradition ou de la transcendance.
andré thomann


