Que se passe-t-il quand les structures primitives, à travers lesquelles l’individu a toujours canalisé sa pulsion religieuse, commencent à chanceler? Quand les canaux historiques majoritaires (grandes religions) ne peuvent plus assurer leur mission rédemptrice, leur perte de crédibilité étant flagrante? Eh bien l’homme tend à chercher des sentiers de substitution. Qu’ils soient religieux, politiques ou magiques, tous se conformeront dans le sein d’une structure totalitaire: hiérarchisation rigide et leader tout-puissant.
Les variables sociologiques et psychologiques qui font qu’une même pulsion religieuse choisisse ces sentiers sont diverses. La même sécurité psychologique qu’un dévot ou une dévote croient trouver en instrumentant le concept » dieu » est celle que trouvent un fasciste, un nazi, un révolutionnaire ou un sorcier en instrumentant les concepts divinisés de Patrie, Tercer Reich, Révolution (ou Parti) et Satan.
De la même façon, le terroriste – et peu importe son signe politique – élevé jusqu’aux autels sa » mission de liberté » et assassine de manière sacramentelle. Ce n’est pas par hasard qu’actuellement tous les lieux d’où naissent d’importants foyers de terrorisme aient été des sociétés fortement soumises à un intégrisme religieux puissant.
Tous les canaux historiques d’obtention de sécurité ont échoué et se débattent lamentablement au milieu de leurs contradictions internes. Aucun système politique n’a réussi à créer cette société juste promise dans l’euphorie d’élections toujours douteuses. Nous nous éloignons un peu plus chaque jour du concept de justice sociale, vu comme utopie rédemptrice ou niveleur de ressources. La religion n’a pas fait mieux en Occident, et après avoir servi le pouvoir laïque durant deux mille ans et s’être érigée elle-même en pouvoir, après avoir justifié honteusement l’exploitation de la masse humaine par le pouvoir établi et soutenu des génocides inqualifiables, elle a perdu sa crédibilité, tout spécialement face aux générations qui furent éduquées dans son déclin. Nous pourrions faire la même analyse de toutes les institutions sociales et inclure l’échec de la structure familiale, ankylosée et incapable de venir à bout de toutes ses incompatibilités.
Nous voici donc en état d’immersion dans un monde de crises: identité, valeurs, économie, la dernière étant celle que nous sommes capables de reconnaître le plus rapidement et qui rend les deux autres plus douloureuses encore. Notre ère consommatrice et technologique nous plonge dans un vertige qui nous prive des quotas minimes de sécurité. L’homme de la rue d’aujourd’hui est infiniment plus en manque de sécurité que l’homme des cavernes. Le danger le plus extrême qui le menaçait autrefois était un animal plus fort que lui ou plus affamé. Plus tard, lorsqu’il devint sédentaire et dépendit de ses récoltes, il fut menacé par la nature, par ses cycles et ses désastres. Aujourd’hui, nous sommes surs qu’un tigre ne va pas nous avaler tout crus sur la place d’Espagne, mais notre survie ne dépend plus de notre force ou de notre habileté, pas même des qualités de notre leader social immédiat. Notre accès à la sécurité est constamment menacé par la fluctuation du marché de l’offre et de la demande du travail, par les hauts et les bas (plus de bas que de hauts…) de la politique, par un réseau touffu et obtus de lois toujours susceptibles de nous punir pour un délit commis ou non commis. Nous ne pouvons être surs que d’une seule chose: de notre insécurité.
Le train va de plus en plus vite. Le chien ou le singe – nous – essaient bien de courir derrière, mais un jour ils s’écroulent sur la voie, épuisés, affamés. Les voici disposés à accepter le repas consolateur que leur offrira n’importe quel autre maitre. Transpirants, déprimés et le ventre creux, ils tombent entre les griffes d’une légion de nouveaux messies, de sauveurs d’hommes, d’illuminés qui leur offrent » protection « , « valeurs sures « , » buts élevés « . Ils vont pouvoir enfin fuir l’insupportable réalité quotidienne. A travers l’endoctrinement, ils récupèrent ou croient récupérer les forces perdues, et les voilà qui courent à nouveau derrière le train des biens matériels dont ils devront céder la plus grande partie à leur nouveau maitre. Ils adorent leur nouvel idéal, qui, croient-ils, les ont sauvés, et ceux qui repoussent cet idéal seront désormais considérés par eux comme impurs et situés hors de la Vérité.
Etre libre implique être maitre de ses propres actes et assumer lucidement toutes ses responsabilités. Si nous voulons vivre autrement que les chiens ou les singes qui courent derrière le train, si nous décidons une fois pour toutes de n’obéir à aucun leader ou gourou, il nous faudra constamment décider sans aide et en solitude et accepter les possibles échecs qui découlent de cette liberté: angoisse que bien peu sont disposés à vivre ce que dure une vie, l’école nous ayant finalement éduqués dans l’idée de la soumission.
Mélanie Lafonteyn


