Spinoza 1632 – 1677

Pour comprendre le ´spinozismeª, il est indispensable de faire abstraction de ses convictions religieuses – quelles qu’elles soient – et d’aborder une ouverture d’esprit dénuée de toute intentionnalité de comparaison, d’analogie ou de référence à ses propres croyances. C’est à cette seule condition que le système de Spinoza pourra être perçu dans son intégralité, sans nécessité d’adhésion ni d’accord de principe. L’indépendance d’esprit permettra de se forger une opinion en toute conscience et en toute connaissance dès le moment oô nous aurons accepté de pratiquer ´l’épochèª grec, c’est-à-dire la suspension de notre propre jugement.

Caractéristiques de la philosophie de Spinoza

Deus sive natura: Dieu autrement dit la nature. Dieu est dans la nature. En aucun cas Spinoza n’évoque un dieu supraterrestre en dehors de la nature ni aucune promesse de vie ´post mortemª dans l’au-delà. Sa philosophie est étrangère au dogmatisme qui définit, sans aucune preuve, l’emprise et l’empire d’un dieu hors nature.

Einstein participera du même esprit en disant: ´Le sentiment religieux scientifique prend la forme d’une fascination saisissante face à l’harmonie de la nature qui révèle une intelligence d’une telle supériorité que, comparées à elle, toute la pensée métaphysique et toute l’action des êtres humains ne sont qu’un reflet insignifiant.ª

L’âme: selon Spinoza, l’âme est l’idée du corps et doit être assimilée à l’esprit. Elle exprime les modifications passagères par des idées passagères. L’esprit est l’expression intellectuelle du corps qui est l’expression étendue de l’âme et qui s’exprime en acte. ´Si le corps n’était pas l’objet de l’âme, les idées ne n’y trouveraient pas. Or, elles s’y trouvent: l’âme est donc l’idée du corps qui est affecté de toutes sortes d’idées.ª

L’essence de nos esprits existait avant eux (c’est-à-dire les corps extérieurs) et persiste après qu’ils auront péri avec nos corps. C’est l’essence de nos esprits qui est éternelle et qui apparaît dans l’éternité (sule specie aeternitatis, façon dont les choses doivent être pensées). L’âme meurt avec le corps.

Dieu est une substance, une substance unique en laquelle tout se trouve: attributs et modes dont chacun exprime une essence éternelle et infinie; toutes les natures d’êtres sont comprises dans l’être de Dieu. Les essences qu’expriment les divers attributs sont unies en Dieu et constituent Dieu par leur nécessité d’être autant que par leur infinité. C’est la justification rationnelle entre l’identité de Dieu et la nature.

L’âme ou l’esprit est un mode: celui de la pensée. Le corps est un mode: celui de l’étendue. L’homme n’est qu’un seul mode: celui de la pensée et de l’étendue. Spinoza nie le dualisme de Descartes (l’âme est séparée du corps). C’est le parallélisme spinoziste.

Le finalisme (ou finalité) ou finitude ou fini, c’est-à-dire fin de l’homme est en contradiction avec la perfection de Dieu, donc avec sa nature. Car seules disparaissent avec la mort les ´parties extensivesª de l’homme (puisque Dieu est éternité) dont les attributs et les modes sont éternels et expriment une essence éternelle et infinie.

Le finalisme est la servitude de l’homme: l’homme s’imaginant que sa vie terrestre sera suivie d’une vie supraterrestre ne réalise pas la vertu qui est d’exercer pleinement ses tendances naturelles justifiant la vie présente. Le christianisme, d’après Spinoza, n’atteint pas le fond divin de la nature. ´Il n’y a pas de divinité pour prendre plaisir de notre impuissance, de notre misère pour nous faire un mérite de nos larmes, de nos sanglots, de nos craintes. Les mots traînent avec eux les désirs injustifiables du sentiment, les croyances irrationnelles de la foi.ª

´Les miracles n’existent pas: ce sont des choses naturelles exploitées par les théologues pour frapper l’imagination et pour émouvoir. Jésus-Christ n’est pas un prophète, mais un philosophe: la religion était dans le monde avant Jésus-Christ.ª

´La révélation est une métaphoreª (procédé par lequel on transpose la signification propre d’un mot à une autre signification qui ne lui convient qu’en vertu d’une analogie, d’une comparaison sous-entendue). La prière est insensée. (Puisque Dieu c’est la nature, à quoi peut correspondre la récitation de propos dont l’évidence est d’origine et de portée purement temporelle.)

La foi est certitude morale inférieure à la sagesse. (La certitude est une forme de conviction qui ne nécessite pas l’analyse de la sagesse.) La religion des prophètes est la discipline des peuples dans l’enfance. (Elle s’exprime particulièrement comme une forme de contrainte, une soumission exigée pour permettre aux puissants et autres idéologues de dominer les êtres ignares comme les parents dominaient leurs enfants par une forme autoritaire de discipline.)

La crainte superstitieuse est le secret des régimes de servitude. En imposant la superstition – option irrationnelle plus facile à faire partager – parce qu’elle est invisible aux populations ignorantes, on impose une servitude de caractère social, économique ou d’autre nature. Les régimes de dictature se sont servi du mysticisme, de la mystagogie comme forme d’oppression.

Pinochet, Franco: chrétiens convaincus – pour dominer les peuples. Bien avant eux, les rois de France avaient recours à l’Eglise et souvent à la papauté pour imposer leur régime. Plus près de nous, les soldats hitlériens portaient un ceinturon dont la boucle était frappée du slogan Got mit uns (Dieu avec nous).

Le mysticisme et l’obscurantisme peuvent également se réclamer d’un personnage physique, temporel, vivant. Exemple: le stalinisme (Staline) le maoisme (Mao) mais dans ce cas, la durée de ces régimes n’excède pas quelques décennies car la croyance aveugle est bien plus assurée quand elle prétend être d’origine prétendument spirituelle (c’est-à-dire d’une abstraction lyrique) que lorsqu’elle participe d’êtres vivants dont les fautes ne peuvent être dissimulées longtemps.

´La raison naît de la critique des opinions religieuses et se substitue à sa prétention d’organiser la vie humaine: détruire l’ignorance, c’est détruire l’étonnement imbécile, c’est-à-dire l’unique moyen de raisonner et de sauvegarder l’autorité des théologiens.ª On ne peut trouver la joie de l’esprit sur les ruines de la raison et la raison c’est Dieu c’est-à-dire l’organisation de la nature qui apparaît dans l’homme. C’est l’imagination qui crée l’anthropomorphisme c’est-à-dire l’analogie entre l’homme et Dieu considéré comme un être suprême possédant toutes les caractéristiques de l’homme mais à une puissance surnaturelle lui permettant d’avoir tout créé.

´La démocratie est le régime le plus naturel. Il est dangereux pour la paix de l’Etat de permettre à quelques hommes de se prévaloir du titre d’envoyé de Dieu. L’Eglise doit être subordonnée à l’Etat. La liberté est l’adhésion de la raison à elle-même. La liberté n’est pas fuite hors du temps, ni négation du corps, mais puissance conjointe du corps et de l’esprit. La liberté est le but fondamental de l’Etat.ª ´Etre libre, c’est n’être déterminé à agir que par soi ce qui implique une puissance résultant de la seule essence et non par une volonté agissant en vue de fin.ª (A noter que cette pensée sera reprise par Kant avec son fameux ´impératif catégoriqueª: ´Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la natureª.

´La liberté n’est pas dans un simple décret, mais dans une libre nécessité: s’il y a un intellect en Dieu (rappelons que pour Spinoza, Dieu c’est la nature) il est d’une autre nature que celui de l’homme. Rappelons-nous l’idée de Dieu d’Albert Einstein: …une intelligence d’une telle supériorité que, comparées à elle toute la pensée systématique (il faut entendre par systématique: métaphysique) et toute l’action des êtres humains ne sont qu’un reflet insignifiant. ´Agir selon son bon plaisir n’est pas être libre.ª Les hommes ne peuvent vivre en dehors de la société (idée également formulée par Hobbes et Locke).

´Pour assurer la sûreté de l’Etat, il faut laisser chacun libre de penser ce qu’il voudra et de dire ce qu’il penseª (Traité théologico-politique) TTP.
´Nul moyen pour dominer la multitude n’est plus efficace que la superstition et la crainte.ª TTP.

La négation du libre arbitre

Si Spinoza est un farouche défenseur de la liberté temporelle de l’homme, il est, en revanche, opposé absolu du libre arbitre. ´Il n’est rien donné de contingent dans la nature, il n’y a ni libre arbitre, ni volonté libre. La liberté est une illusion humaine. Tout est déterminé.ª

L’impossibilité du libre arbitre vient que toute chose est déterminée à produire quelque effet et est nécessairement déterminée par Dieu (la nature) et ne peut se rendre elle-même indéterminée. L’homme oublie que la volonté est une notion abstraite et générale détachée, par l’imagination, des actes positifs. D’où vient que les hommes croient au libre arbitre?

Pour point de départ, un fait positif mais qui, faute d’une explication rationnelle, est l’objet d’une interprétation imaginaire. Nous avons conscience d’accomplir des actions conformes à nos désirs. Nous ne connaissons pas les causes externes de ces actions et nous attribuons ces causes à notre faculté de les produire. Notre croyance entraîne ainsi de fausses notions de la réalité.

La vraie liberté de l’homme est l’opposé du libre arbitre: elle est caractérisée par la négation de toute contingence, par l’affirmation de la nécessité qui fait résulter, de notre nature, certains de nos actes.

Nous ne sommes pas libres dans le libre arbitre, mais nous le sommes quand nous comprenons toutes les raisons de nos actions. Cette liberté / ce déterminisme, n’est pas une contrainte venue du dehors, mais effectuée en connaissance de son être intérieur avec la puissance propre de sa nature.

Le principe qui s’applique à toute expérience naturelle: chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de ´persévérer dans son êtreª. Toutes les tendances humaines ne sont que des expressions de cet effort. Cet effort c’est le conatus. Quand cet effort se rapporte à l’âme seule (l’âme c’est l’idée du corps)… c’est la volonté.

Quand cet effort se rapporte à l’âme et au corps (ce qu’on appelle le parallélisme: en opposition au dualisme de Descartes – l’âme est différente du corps – c’est l’appétit.) L’appétit accompagné de la conscience de lui-même c’est le désir. Le désir est l’essence même de l’homme, effort par lequel l’homme s’efforce de persévérer dans son être.

L’homme fort et bon est celui qui existe si pleinement ou si intensément qu’il a compris, de son vivant, l’éternité et que la mort – toujours réservée aux parties extensives (le corps) toujours extérieure, est peu de chose pour lui. (Spinoza reprend la thèse d’Epicure (le bonheur du sage se construit sur cette terre).

L’utile nécessité de la mort nous convainc qu’elle est intérieure à nous-mêmes, mais des causes extérieures ignorées de nous disposent l’imagination et affectent le corps de telle façon qu’on endosse une autre nature contraire à la première et dont l’idée ne peut être que dans l’esprit. (L’êthiké skholî, proposition 20.)

´La sagesse consiste à vivre sous la conduite de la raison en accord avec les autres, en méditant sur la vie et non sur la mort, assurant ainsi notre propre liberté.ª ´Faisons de l’homme une idée, un modèle que nous puissions contempler.ª L’homme libre médite la vie et non la mort, son effort (conatus) pour être ce qu’il est en vérité et ce qu’il doit être, devient la conscience de l’être, conscience de la vie qui n’est plus le sursis de la mort.

(On notera que Nietzsche prônera le ´surhommeª c’est-à-dire celui qui se transcende pour s’améliorer (et non l’idée que les hitlériens lui ont attribuée) et la volonté de puissance qui est énergie conquérante, force créatrice.

Sartre dira que l’absurdité de l’existence n’est pas une fin, mais un commencement: celui de l’action et de la liberté du choix par lesquelles l’homme se transcende c’est-à-dire ´doit faire de lui-même mieux que ce qu’on a fait de luiª. ´Le droit naturel repose sur la puissance qu’il faut maîtriser.ª

Le désir

Chaque être répond par sa puissance propre à la puissance des causes extérieures. L’homme est déterminé à rechercher tout ce qui sert à sa conservation: loi première des êtres vivants (le conatus spinozien).

La providence n’est pas autre chose pour nous que la tendance que nous trouvons dans la nature entière et dans les choses particulières ayant pour objet le maintien et la conservation de leur être propre, car il est évident qu’aucune chose ne peut, par sa propre nature, tendre à l’anéantissement d’elle-même, mais qu’au contraire, chaque chose a, en elle-même, une tendance à se maintenir dans le même état et à s’élever à un meilleur. De sorte que Spinoza pose deux définitions:
la providence universelle et la providence particulière.

1) la providence universelle est celle par laquelle chaque chose est produite et maintenue en tant qu’elle est une partie de la terre entière (nature naturante).

2) la providence particulière est la tendance qu’a chaque chose particulière à maintenir son être propre en tant qu’elle n’est pas considérée comme une partie de la nature, mais comme un tout (nature naturée).

Ainsi, l’existence individuelle est justifiée d’autant qu’elle est unie à Dieu (la nature) par une relation de nécessité intense et non de finalité externe. Cet effort de persévérer dans son être (le conatus) n’est que l’essence de cette chose en tant que posée dans l’existence.

Ce qui fonde l’effort, le vouloir, l’appétit, le désir, ce n’est pas qu’on ait jugé que l’objet en est bon, mais au contraire, on juge qu’une chose est bonne parce qu’on y tend par l’effort, la volonté, l’appétit, le désir. Un désir ne saurait se trouver dans l’âme humaine (dans l’esprit) sans y être en même temps l’idée d’une chose désirée. La conscience se croit maîtresse du désir parce qu’elle s’en représente telle ou telle fin, mais un développement de la connaissance, immanent au désir même, est capable de régler ce désir.

N.B.: Les religions représentent pour l’homme ce qu’on appelle un désir d’éternité, car l’homme voudrait vivre éternellement (en particulier quand il est encore jeune c’est-à-dire qu’il n’a pas encore éprouvé la vie) et leur mysticisme entretient l’homme dans ce désir.

Le désir d’éternité le plus évident, le plus réel de l’homme est le désir par lequel il assure sa succession et accomplit ce désir par la procréation: par ses enfants, l’homme continue à vivre par personne interposée à laquelle il transfère une partie de lui-même.

Les modes de connaissance

Spinoza, dans L’Ethique, définit quatre genres de connaissance:

1) Perception par ouï-dire, connaissance du premier genre, ce qui se sait par tradition. Exemple: le jour de ma naissance (je ne le connais que parce qu’on me l’a dit).

2) Perception acquise par expérience vague, notions communes, rapprochement de cas semblables, assimilation à certaines réalités. Exemple: l’eau éteint le feu, le soleil brille, tous les hommes sont mortels.

Spinoza rejette ces deux connaissances parce qu’elles ne peuvent servir à accroître les forces de l’entendement. (Elles n’apportent rien de transcendant.)

3) Connaissance par laquelle un effet est déduit de sa cause: perception dans laquelle l’essence d’une chose se conclut d’une autre mais d’une façon non adéquate. Exemple: nous voyons le soleil (la cause) mais nous ne pouvons estimer sa grandeur.

4) Connaissance adéquate: celle qui suffit à rendre raison de son effet. L’idée vraie est dite adéquate en raison de son caractère intrinsèque, de sa clarté et de sa distinction, de sa transparence intellectuelle entièrement produite par l’activité de la pensée, de la connaissance et non par des impressions extérieures. Elle est adéquate à elle-même, à son intention signifiante; elle est autant déduction qu’intuition.

Spinoza et le ´pariª de Pascal

Dans la pensée 233, au sujet de l’existence de Dieu, Pascal écrit: ´Oui, il faut parier. Pesons le gain et la perte, en prenant croix (il s’agit du côté face, les monnaies étant frappées d’une croix sur ce côté) que Dieu existe. Estimons ces deux cas: si vous gagnez, vous gagnez haut. Si vous perdez, vous ne perdez rien.ª

Ce qui signifie que, si vous croyez en Dieu et vous comportez en bon chrétien, vous gagnez la vie éternelle. Si vous ne croyez pas et vous comportez en athée, vous n’avez pas droit à la vie éternelle.Il vaut mieux, d’après Pascal, parier que Dieu existe; ainsi, non seulement on ne perd rien, mais on gagne l’au-delà.

La philosophie de Spinoza est différente et bien plus positive: il dit: ´Comportez-vous sur terre en accord avec la nature et avec vos semblables: faisons de l’homme une idée, comme un modèle que nous puissions contempler.ª Il s’agit là d’une leçon d’humanisme, d’un esprit de transcendance de l’être humain, d’une apologie de la fraternité.

En aucun cas, Spinoza n’évoque une quelconque récompense dans l’au-delà. Il dit seulement: ´Notre âme (c’est-à-dire notre esprit) est éternelle. Cela ne veut pas dire que notre vie sera suivie d’une autre.ª Le comportement terrestre de l’homme doit s’exprimer au bénéfice de l’individu – c’est avant tout, un impératif catégorique – (il n’y a pas de condition). La philosophie pascalienne propose et exprime une condition: c’est un impératif hypothétique: vous aurez une récompense si vous avez pensé comme nous vous le disons et comme nous l’exigeons.

Spinoza s’exprime d’ailleurs sur ce sujet sans ambiguïté: ´Il en est de ceux qui suivraient leurs désirs s’ils n’étaient contraints par la crainte de Dieu. Tel un esclave, ils s’abstiennent des mauvaises actions et accomplissent les commandements de Dieu contre leur volonté. En échange de cet esclavage, ils s’attendent à être récompensés par Dieu au moyen de présents qui sont bien plus dans leur goût que l’amour divin et d’autant plus grands qu’ils n’aimaient pas la vertu.ª Il n’y a chez Spinoza aucune condition, aucune hypothèse. ´Le salut, pour lui, tient à une suite d’occasions de connaître un bonheur qu’assure, par cumul, un état de santé mentale.ª

Il n’y a pas d’autre forme de salut que sur terre. L’argument du pari pascalien fut développé d’abord par un écrivain latin dans le cours du IIIe siècle après J.-C., un nommé Arnobe (Adversus nationes) puis par Augustin (De utilitate credendi) et même par Montaigne dans L’Apologie de Raimond de Sebonde.

Spinoza témoigne ainsi que la valeur de sa philosophie fondée sur l’humain et non sur une sorte d’irrationalité hypothétique. La beauté de la pensée est dans sa gratuité pas dans la spéculation.

Spinoza et la joie

La trilogie spinoziste participe de trois affections fondamentales: le désir, la joie, la tristesse. Le point de départ est l’appétit ou conatus. (Chaque chose s’efforce de persévérer dans son être.)
L’affectivité correspond à des variations du conatus en tant que puissance essentielle.
La joie est l’augmentation de notre puissance. (Nous devons être joyeux d’être en vie et d’avoir ainsi l’occasion de développer notre être.)
La tristesse est l’abaissement de notre puissance, le passage à une condition inférieure.

Cette conception conduit à la béatitude, non pas à la ´bénétitudeª mais à une forme d’autosatisfaction, de sérénité parce qu’on a – par son comportement – contribué à développer en soi ce sentiment de dynamisme, d’activité, de générosité, par lequel un homme s’efforce en vertu du commandement de sa raison d’établir avec ses semblables des relations d’amitié, de fraternité et d’affection.

C’est dans cette situation qu’apparaît le salut selon Spinoza. Le salut est ´une suite d’occasions de connaître un bonheur qui assure, par cumul, un état de santé mentaleª. Le spinozisme est une grande leçon d’humanisme, car nul ne peut être heureux s’il n’a pas vécu et contribué à assurer avec la nature et avec ses semblables des liens humains solides et fraternels. Il faut promouvoir la noblesse de sentiments et écarter la bassesse et la médiocrité. ´J’appelle servitude, dit Spinoza, l’impuissance de l’homme à gouverner et à réduire ses affections.ª

Spinoza définit ´l’acquiscientia in se ipsoª comme étant:

– le plus haut contentement de l’esprit et du désir.
– la satisfaction de soi: c’est-à-dire l’accord avec soi-même, le repos actif en soi-même.

Spinoza et la démocratie

Le XVIIe siècle a développé un progrès important dans l’histoire de la condition humaine et conduit, grâce à quelques philosophes engagés dans la défense des droits de l’homme, au siècle des Lumières. Parmi eux, Thomas Hobbes (1588-1679). Dans son livre De cive il définit le passage de l’état de nature à la société civile qui produit la naissance du citoyen accédant à l’univers juridique et politique. Un autre Anglais John Locke (1632-1704) fonde une théorie politique fondée sur une société assurant une parfaite liberté et un droit naturel interdisant de porter atteinte à la liberté de l’autre (deux traités de gouvernement civil).

De son côté Spinoza écrit en 1670 le Traité théologico-politique, œuvre sulfureuse où après avoir contesté certaines théories, en particulier que le Pentateuque (nom donné par les traducteurs grecs aux cinq premiers livres de la Bible, n’a pas été écrit par Moîse mais par un nommé Esdras, prêtre juif du Ve siècle avant Jésus-Christ) définit ce qu’il entend par démocratie. (L’idée est évidemment, à une époque où règnent l’absolutisme et l’Inquisition, aussi audacieuse que sensationnelle): ´Une société peut se former sans que le droit naturel y contredise le moins du monde, et tout pacte être observé avec la plus grande fidélité. Il faut que l’individu transfère à la société toute la puissance qui lui appartient, de façon qu’elle soit seule à avoir sur toutes choses un droit souverain de nature, c’est-à-dire une souveraineté de commandement à laquelle chacun sera tenu d’obéir, soit librement, soit par crainte du dernier supplice. Le droit d’une société de telle sorte est appelé démocratie et la démocratie se définit ainsi ´l’union des hommes en un tout qui a un droit souverain collectif sur tout ce qui est en son pouvoirª.

´La puissance universelle de la nature entière n’étant rien en dehors de la puissance de tous les individus pris ensemble, il suit de là que chaque individu a un droit souverain sur tout ce qui est en son pouvoir, autrement dit que le droit de chacun s’étend jusqu’oô s’étend la puissance déterminée qui lui appartient.ª

Spinoza mettra ses idées au service de Jean de Witt, stathouder de Hollande, dont il recevra des principes démocratiques pendant les dix-neuf années au cours desquelles ce grand pacifiste humaniste aura gouverné les Provinces-Unies.

Le spinozisme dans l’histoire

But de la philosophie de Spinoza: ´Déterminer les lois et la direction de la vie humaine et ce qu’elles nous apprennent sur la nature essentielle de l’homme, afin d’établir les conditions de sa félicité et de son salut.ª

Contesté par les théologiens de l’époque, notamment par Bayle dans son Dictionnaire historique et critique (1647), par Malebranche dans ses Entretiens sur la métaphysique et la religion, par Bossuet (1627-1704) prédicateur célèbre et évêque de Condom, réfuté par Fénelon (1651-1715) précepteur du duc de Bourgogne, puis au siècle suivant par Condillac (1715-1780), Spinoza sera ignoré pendant plus de deux siècles.

C’est d’Allemagne que renaîtra l’intérêt pour la philosophie de Spinoza par l’écrivain Lessing (1729-1781). Il s’en ouvrira à Moses Mendelsohn (rien de commun avec le musicien), philosophe juif, puis à son épigone Jacobi qui écrira: ´Pour comprendre Spinoza, il faut un très long et tenace effort de l’esprit et nul ne l’a compris tant que lui demeure obscure une seule phrase de L’Ethique.ª

En Allemagne se développera un débat passionné célèbre sous le nom de Pantheismusstreit (querelle du panthéisme, et Goethe en 1773 écrira: ´Spinoza ne démontre pas l’existence de Dieu: c’est l’existence qui est en Dieu, et si d’autres, pour cette raison, le traitent d’athée, je voudrais, moi, lui faire louange du nom de ´theissimusª et ´christianissimusª.

A partir du XVIIIe siècle, Spinoza ne sera plus traité ´en chien crevéª et Fichte, Hegel, Schelling, l’admettront. Kant restera en dehors de ce débat d’idées, fidèle à son criticisme. Fichte, avec sa théorie du moi et du non-moi, apparaîtra comme instaurant un ´spinozisme retournéª, mais c’est Hegel qui dira: ´Spinoza est un point crucial dans la philosophie moderne. L’alternative est: Spinoza ou pas de philosophie.ª

Nietzsche avouera saisir difficilement la philosophie de Spinoza mais lui sera redevable d’idées majeures qu’il lui aura empruntées (le surhomme, la volonté de puissance). Enfin Bergson dira ´tout homme a deux philosophies: la mienne et celle de Spinoza.ª

Deux siècles après la mort de Spinoza une statue lui sera érigée à La Haye, près de la maison du Pavilgoensgracht où il vécut ses dernières années. Renan, l’auteur de La Vie de Jésus, terminera son discours d’inauguration par ces mots devenus célèbres: ´C’est ici, peut-être, que Dieu a été vu de plus près.ª

Roger Ménin, ( professeur de philosophie )

Principales œuvres de Spinoza

– Traité de la réforme de l’entendement (1677) (ouvrage de jeunesse inachevé).
– Traité de Dieu, de l’homme et de la béatitude (1660) publié en 1862.
– Principes de philosophie de Descartes – Pensées philosophiques (1663).
– Traité théologico-politique (1670).
– L’Ethique: démontrée suivant l’ordre géométrique et divisée en cinq parties (1675) publiée en 1677 à la mort de l’auteur par Louis Meyer, son ami, et qui demeure son œuvre capitale.

Lexique philosophique selon Spinoza

Affection – Modification d’un être par laquelle il agit ou subit.
Ame – C’est l’idée du corps. L’âme est trop chargée de préjugés théologiques. Elle exprime les modifications passagères par des idées passagères. Elle périt avec le corps.
Amour – Joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure.
Attribut – Ce que l’entendement perçoit d’une substance comme constituant son essence
Christianisme – Le christianisme n’atteint pas le fond divin de la nature: la vertu doit réaliser pleinement nos tendances naturelles ce qui justifie la vie présente; la religion était dans le monde avant le christianisme.
Conatus – Effort par lequel chaque chose, pour autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être.
Connaissance du premier genre – Savoir se situant au niveau du ´ouï-direª fonctionnant par préjugés, par idées vagues.
Connaissance du deuxième genre – Connaissance par raison, raisonnement, notions communes et générales. Elle est analytique.
Connaissance du troisième genre – Connaissance intuitive de la raison.
Contingent – Il n’est rien donné de contingent dans la nature.
Désir – Le désir est l’appétit, la tendance, (le fait de chercher à atteindre) avec conscience de lui-même. C’est l’essence de l’homme.
Dieu – Etre absolument infini c’est-à-dire substance constituée d’une infinité d’attributs; Dieu est synonyme de nature. C’est l’unique substance en laquelle tout se trouve. ´Deus sive naturaª: notre âme est éternelle, cela ne veut pas dire que notre vie sera suivie d’une autre. L’homme est un dieu pour l’homme.
Divinité – Il n’y a pas de divinité pour prendre plaisir de notre impuissance, de notre misère, pour nous faire un mérite de nos larmes, de nos sanglots, de nos craintes.
Démocratie – C’est le régime le plus naturel.
Droit naturel – Il repose sur la puissance qu’il convient de maîtriser.
Esprit – La vraie nature de l’esprit est d’être une idée, une idée de quelque chose. L’esprit est de composition pluraliste.
Eternité – La véritable éternité est dans la différence avec la pseudo-immortalité. Le finalisme est en contradiction avec la perfection de Dieu, donc avec sa nature – c’est la servitude de l’homme.
Foi – La foi est certitude morale inférieure à la sagesse.
Homme libre – Homme vivant sous la conduite de la raison. Il vit en suivant les lois de la nature. Les hommes ne peuvent vivre en dehors de la société.
Humilité – L’humilité n’entretient l’homme que dans son impuissance.
Imagination – L’imagination crée l’anthropomorphisme.
Idée – J’entends par idée un concept de l’âme que l’âme forme pour ce qu’elle est une chose pensante.
Joie – Passage chez l’homme d’une moindre à une plus grande perfection. La joie est toujours bonne, la passion mauvaise.
Liberté (fausse) – Absence de nécessité.
Liberté – Absence de contrainte. C’est le but fondamental de l’état.
Libre – J’appelle libre, quant à moi, une chose qui agit par la seule nécessité de sa nature. Il n’y a point de volonté libre, la liberté est une illusion humaine.
Miracle – Les miracles n’existent pas, ce sont des choses naturelles exploitées par les théologiens pour frapper l’imagination et émouvoir. Il n’arrive rien qui soit contraire aux lois de la nature qui conserve un ordre éternel, fixe et immuable. Le nom de miracle ne peut s’entendre que par rapport aux opinions des hommes. Jésus-Christ n’est pas un prophète mais un philosophe.
Mode – Affection de la substance, autrement dit ce qui est dans une autre chose, par le moyen de laquelle le mode est aussi conçu; chose dont la substance est cause immanente.
Nature naturante – Nature en tant qu’elle désigne une substance infinie, ce qui est en soi et est conçu par soi.
Nature naturée – Nature en tant qu’elle représente un ensemble de modes du réel devant être étudiés scientifiquement; ensemble des modes qui sont en Dieu.
Passion – Affection du corps modification du sujet, qui est passive.
Plaisir – Prendre du plaisir est naturel. Il faut maîtriser ses passions par la connaissance. Agir selon son bon plaisir n’est pas être libre.
Raison – Mode de connaissance constitué d’un système d’idées adéquates (c’est-à-dire claires et distinctes) des choses ainsi que des notions communes (c’est-à-dire de notions comme l’étendue par exemple, qui est commune à un corps et à tous les corps). Système par lequel nous formons des raisonnements (c’est-à-dire de nouveaux rapports entre les choses). Elle naît de la critique des opinions religieuses et se substitue à la prétention de celles-ci d’organiser la vie humaine.
Repentir – Le repentir est mauvais; celui qui se repent est deux fois misérable.
Révélation – La révélation est une métaphore: la prière insensée.
Religion – La religion des prophètes est la discipline des peuples dans l’enfance. La crainte superstitieuse est le secret des régimes de servitude. Elle était dans le monde avant Jésus-Christ.
Sagesse – C’est une méditation de la vie, non de la mort.
Substance – Ce qui est en soi et conçu par soi, c’est-à-dire dont le concept n’a pas besoin d’autre chose duquel il doive être formé.
Tristesse – Passage chez l’homme d’une grande à une moindre perfection.

(c) Association Vaudoise Libre Pensée

Laisser un commentaire