Une tentative théocratique : la république du Christ de Savonarole

SA VIE

Girolamo Savonarola est né à Ferrare en 1452, dans une famille de médecins. Apràs une formation classique jusqu’à l’âge de 17 ans, il commence des études de médecine qu’il abandonne brusquement en 1475 pour entrer comme frère servant dans le couvent des dominicains de Bologne. A la base de ce changement radical il pourrait y avoir une déception sentimentale. Après une année de noviciat, il étudiera donc la théologie pendant presque trois ans et il est ordonné à fin 1478. L’année suivante, il est envoyé à Ferrare pour y perfectionner ses connaissances; il restera dans sa ville natale jusqu’en 1482, année de son départ pour Florence, oú il assumera la charge de lecteur aupràs des novices du couvent dominicain de Saint-Marc.

Son séjour florentin, marqué déjà par ses nombreuses prédications, est interrompu en 1484, à la suite des critiques formulées contre Laurent de Médicis qui le pousse à l’exil. Fra Jérôme prêchera dès lors en se déplaçant en Ligurie, Lombardie et Emilie, c’est dans cette dernière région qu’il se liera d’amitié avec le jeune philosophe Pic de la Mirandole lequel, étant intervenu en sa faveur aupràs du seigneur de Florence, parviendra en 1490 à obtenir son retour.

Encore avant d’être élu prieur de son couvent (mai 1491), Savonarole reprend – dans ses discours, prononcés dans les plus importantes églises florentines, jusqu’au Dôme, et devant un public croissant – la dénonciation de la corruption des mœurs de la bourgeoisie et d’autres puissants, voire du clergé; les ventes des charges ecclésiastiques, pour le moins tolérées par le pape, sont particulièrement blâmées. Comme pour lui donner raison, à la mort d’Innocent VIII (1491), la curie romaine choisit pour lui succéder Rodrigo Borgia qui prendra le nom d’Alexandre VI (une de ses nombreuses maîtresses, Caterina Vanozzi, lui a donné trois fils, dont le bien connu Cesare Borgia).

Les prêches de Savonarole et surtout les réformes qui en découlent ne sont pas, bien entendu, du goût de tout le monde. De plus en plus irrité par les critiques dont il était l’objet, le pape réagit, en juillet 1495 par un  » bref  » qui invite Savonarole à se rendre à Rome pour se justifier, faute de quoi il lui sera interdit de prêcher. Le fait qu’Alexandre VI parle, dans cette lettre close qui sera suivie de nombreuses autres, avec mépris d’un certain  » Fra Jérôme  » est significatif. Cependant, « Jérôme  » vit bien le piège qu’on lui tendait: il comprit qu’une fois à Rome, il ne pourrait plus revenir à Florence  » (Perrens, p. 173). C’est seulement quelques mois plus tard (janvier 1496) que le pape semble changer de tactique; après avoir été conseillé par un savant dominicain auquel il avait soumis les sermons de Savonarole (trouvés par ailleurs conformes à la doctrine de l’Eglise), il envoie ´un (autre) dominicain de Rome pour offrir le chapeau rouge (de cardinal) au prieur de Saint-Marc, à la condition que celui-ci consente à changer de langage dans ses prédications… [Savonarole] répondit au moine qui lui transmettait la scandaleuse proposition: ´Venez à mon prochain sermon et vous entendrez la réponse que j’envoie à Rome  » (Villari, tome II, pp. 47-48).

1496 est en outre l’année oú commence une grande disette qui frappe toute la Toscane et pousse les paysans vers les villes.   » Beaucoup de personnes moururent de faim: la multitude des misérables, des malades, des mourants et des morts, qu’on ne pouvait enterrer assez vite, développa la peste (qui dura de juin à fin août 1497)  » (Perrens, pp. 231-232). Pour ajouter à l’impopularité croissante du couvent de Saint-Marc et de son prieur; leur attitude pendant l’épidémie, car  » la peste les rendit incapables de tout dévouement  » écrit encore F.-T. Perrens (p. 232). L’unique préoccupation de Savonarole fut en effet celle d’obtenir de l’extérieur –  » nous ne sortons pas de la maison  » – la subsistance de la quarantaine de moines qui ne manqueront de rien, malgré la baisse de sympathie à leur égard. De plus, la même  année, l’aristocratie féodale, ecclésiastique et marchande, frappée par l’institution de l’impôt foncier progressif, réagit en fermant les fabriques et en réduisant les échanges commerciaux, avec comme conséquence l’augmentation du chômage et de la misère générale. Savonarole, considéré comme responsable de la crise, perd encore des points dans la population. La tension sociale monte donc et Fra Jérôme est, en octobre 1496, l’objet d’une tentative de meurtre (une deuxième tentative aura lieu début avril 1498).

En septembre 1497, le commissaire du pape Giovanni di Camerino est chargé de porter aux autorités de Florence la bulle d’excommunication contre Savonarole. Sa réaction est typique de bien des catholiques (jusqu’à nos jours): ambivalents car coincés entre leur opposition et leur manque de cohérence. ´Excommunié [Savoranole] devait se soumettre sans réserve ou rompre tout à fait, mais vouloir rester catholique et orthodoxe tout en désobéissant au Saint-Siège, c’était se créer d’inextricables difficultés dont il était impossible de sortir avec honneur (Perrens, p. 246).

Si, en janvier 1498, le pouvoir est encore dans les mains de ses partisans, la seigneurie (soit l’ensemble des prieurs: à ne pas confondre avec le même titre pour les religieux) prend de plus en plus peur face aux foudres papales. En effet, étant donné qu’en février un nouveau   » bref  » en provenance de Rome intimait à la République florentine l’ordre de lui envoyer Savonarole sous peine d’interdit, une excommunication touchant cette fois la ville et ses territoires ne pouvait que rendre encore plus difficiles les commerces déjà entravés par les conflits armés.

C’est ainsi que les choses s’accélèrent: en mars, la seigneurie   » recommande  » à Savonarole de mettre un terme à ses prédications qui n’ont pas baissé d’un ton (bien au contraire puisqu’il propose la tenue d’un concile pour juger et déposer le pape); en avril, Francesco Valori, un gonfalonier qui est encore un de ses fermes partisans, est assassiné dans la rue. Pendant que sa femme et un neveu sont massacrés à domicile le lendemain (9 avril) le couvent de Saint-Marc est pris d’assaut par une troupe dans laquelle une foule nombreuse et excitée se mêle aux soldats. Jérôme Savonarole est arrêté, apràs une certaine résistance, avec deux moines proches: Domenico Buonvicini et Silvestro Maruffi sont enfermés, à trois, dans la tour communale. La défense canonique de s’en prendre à des moines avait été enlevée sans états d’âme par le pape qui réclamait cependant sa proie, tout en félicitant les autorités de Florence pour cette  » importante capture « .

Les interrogatoires musclés commencent le 10 avril et leurs résultats sont publiés le 19; un deuxième procès se déroula du 21 au 24 avril. Après avoir décidé (pape et seigneurie) que Savonarole serait jugé à Florence, une commission de seize membres fut créée, à laquelle furent adjoints les deux commissaires apostoliques envoyés par Alexandre VI: Gioacchino Torniani, général de l’ordre des dominicains et Francesco Romolino auditeur (juge) du gouverneur de Rome. C’est ce dernier (futur cardinal) qui dirigera le troisième procs, à partir du 20 mai; il était parti    » avec l’ordre de faire périr Savonarole, fût-il un saint Jean-Baptiste  » (Villari, tome II, p. 413).

La condamnation à mort des trois accusés est prononcée le 22 et le lendemain (un mercredi, veille de l’Ascension), après une cérémonie de consécration, les condamnés sont pendus en place de la Seigneurie et leurs cadavres brûlés. Afin d’éviter un éventuel culte des reliques, les restes carbonisés des trois suppliciés furent jetés dans le fleuve Arno qui traverse Florence. Les aveux (par ailleurs souvent déformés par les scribes) sur lesquels s’est basée l’inculpation d’hérésie, furent arrachés aux accusés par la torture. En ce qui concerne Savonarole qui restera le principal inculpé, ´pour être délivré plus vite, avoua-t-il chaque fois ce qu’on voulut. Mais à peine l’avait-on déposé à terre (on lui passait des cordes sous les aisselles et on le laissait ensuite retomber, afin de lui disloquer les épaules) et remis dans sa prison, qu’il protestait contre ses déclarations, et disait à ses juges de ne tenir pour vrai aucun des aveux que la souffrance lui arrachait (Perrens, p. 296).

Très grand fut le nombre des citoyens persécutés comme adhérents de Savonarole. Beaucoup de Florentins reçurent l’ordre de se présenter à Rome; mais ils obtinrent bientôt l’absolution au moyen d’une somme d’argent payée aux commissaires apostoliquesª (Villari, tome II, p. 435). C’est le cas de Niccolo Macchiavelli, encore presque un inconnu. D’autres partisans, considérés eux comme complices, s’exilèrent après avoir connu les geôles du Bargello. Le couvent de Saint-Marc resta fermé pendant deux mois, les moines étant consignés à l’intérieur. P. Villari (p. 434) affirme qu’un grand nombre de frères (dont le propre frère de Savonarole, Aurelio) prirent le chemin de l’exil. L’analyse de F.-T. Perrens nuance cependant cette affirmation: la communauté religieuse aurait en effet été partagée par rapport au comportement du prieur et fut par la suite tellement intimidée qu’elle renia Savonarole et écrivit même une lettre d’excuses au pape, dans laquelle les moines    » reconnaissaient avoir été trompés par lui  » (p. 303). L’interdit qui frappait le couvent fut ainsi levé à fin juillet. ´Délivrée des  » Frateschi « , par lassitude autant que par versatilité, Florence ne se trouva pas plus heureuse avec les   » Arrabbiati « : la peste, la crise du Trésor, la mévente et le chômage restaient insensibles à l’échafaud comme au bûcher conclut A. Jourcin (p. 258).

SA POLITIQUE

Quand nous pensons à Savonarole, l’image que nous en avons est celle d’un prédicateur véhément, prophétique, voire apocalyptique. Une image assez juste car   » le manque de mesure fut toujours (son) principal défaut « 1. Son action s’insère cependant dans le confus contexte des luttes italiennes qui voient la papauté (puissance territoriale à l’époque), le duché de Milan, la République de Venise et l’empereur d’Allemagne alliés dans une ligue qui se disait  » sainte  » mais surtout opposée au roi de France (Charles VIII) qui avait la sympathie d’une partie au moins des Florentins.

C’est en tout cas avec la chute des Médicis – Pierre II, qui avait succédé à Laurent le Magnifique en 1492, ayant été chassé de Florence deux ans plus tard – que Savonarole peut installer sa dictature.   » Savonarole ne sépara jamais la réforme morale de la réforme politique  » écrit G. Gruyer dans sa préface (Villari, p. XIV). C’est pourquoi, dès 1494, il donne dans ses sermons des conseils sur les changements à effectuer dans la vie publique de la ville. Sous sa pression, une nouvelle constitution est adoptée en décembre déjà. Elle prévoyait un Grand Conseil et un Conseil des Huitante (sénat) qui élisaient les cinq prieurs de la seigneurie et les seize gonfaloniers, ainsi que les douze ´Bons-Hommesª (conseillers) qui, en théorie, formaient ensemble le collège gouvernemental. La plèbe, formée de simples artisans, était cependant exclue de tout pouvoir politique. Ainsi, sur une population d’environ 150 000 habitants, seuls 5000 citoyens avaient les droits civiques. C’est donc encore la plus ou moins grande bourgeoisie d’affaires qui dirige la République.

Au niveau des mesures qui accompagnrent le changement constitutionnel, il faut signaler: l’adoption d’un impôt foncier (fixé au dixime du revenu); la réorganisation du tribunal du commerce et l’adoption d’un code commercial; l’amnistie en faveur des partisans des Médicis; la création d’un mont-de-piété pour lutter contre l’usure et l’abandon forcé d’une partie des dettes par les créanciers; le droit d’appel contre les décisions du gouvernement et l’abolition des soi-disant ´Parlamentiª. Réunissant la plèbe, ces derniers étaient trop souvent utilisés par une des factions politiques pour renverser le pouvoir en place 2.

Or, à Florence, les factions – souvent en lutte armée entre elles – ne manquaient pas. Pour nous limiter à l’époque en question:    » Frateschi  » (soumis aux moines) ou   « Piagnoni  » (pleurnichards): partisans actifs de Savonarole;  » Bianchi  » (blancs): partisans quelque peu critiques de Savonarole;   » Palleschi  » (référence aux boules des armoiries des Médicis) ou  «   Bigi  » (gris: allusion à leur comportement sournois): partisans des anciens seigneurs;   » Arrabbiati  » (enragés) ou  » Compagnacci  » (mauvais copains): adversaires et de Savonarole et des Médicis.

Par-dessus tout cela, bien entendu, le ferment quotidien des prédications de Fra Jérôme. En point de mire: les mœurs condamnables de l’Eglise et celles de la population de la ville. En ce qui concerne la première, Savonarole n’était pas du tout le premier à s’insurger: la corruption de l’Eglise avait déjà fait l’objet de débats lors des conciles de Lyon (1274) et, surtout, de Constance (en 1417). Il tonne néanmoins, en se présentant comme le porte-voix de Dieu; ses prétendues révélations   » d’en haut  » ou, si l’on veut, cette identification de sa personne avec la Divinité le poussent à l’extrême (que les rivaux franciscains s’empressent d’exploiter):   » Au point d’oser dire que, s’il mentait, c’était Dieu qui mentait par sa bouche  » (Perrens, p. 63). D’où   une conséquence inévitable:   » condamner tous ceux qui ne croyaient pas à la parole du prophète  » (ibidem).

Florence aussi doit être purifiée, en commençant par les femmes; de ce fait, Savonarole ne peut qu’approuver celles qui,  « n’ayant pu obtenir l’agrément de leurs maris pour se faire religieuses, prenaient la résolution de vivre, le reste de leurs jours, comme si elles n’étaient pas mariées  » (Perrens, p. 153). Par ailleurs, les courses de chevaux sont supprimées et – bien pis – les homosexuels sont chassés de la ville et les blasphémateurs ont la langue trouée. Mais c’est avec les enfants que Savonarole réussira le mieux sa croisade. En effet,  » il conçut le projet de faire des enfants les ministres de ses volontés… La conversion des enfants se fit plus rapidement encore que celle de leurs pères, et fut surtout plus générale. Alors Savonarole songea à les enrégimenter dans une sainte miliceª (Perrens, p. 155). Des charges spécifiques leur furent confiées :  les  » pacieri  » (chargés de maintenir l’ordre, à l’église et dans la rue), les ordonnateurs de processions, les   » correttori  » (chargés de corriger ceux qui le méritaient ), les   » limosinieri  » (chargés de demander l’aumône pour les pauvres), les   » lustratori  » (chargés de nettoyer les objets du culte) et surtout les   » inquisitori « . Ces derniers ´furent employés à parcourir la ville, à poursuivre les blasphémateurs et les joueurs, à enlever à ceux-ci leurs cartes, leurs dés et jusqu’à leur argent, qu’ils donnaient ensuite aux pauvres. Leur juridiction s’étendait jusque sur les jeunes filles et les femmes: lorsqu’ils les voyaient trop pompeusement parées… Ils ne se bornaient pas à faire leur office dans la rue: ils se faisaient ouvrir les maisons et y prenaient les cartes, les échiquiers, les harpes, les luths, les parfums, les miroirs, les masques et les livres de poésie. C’était une véritable tyrannie, et la pire de toutes, car les tyrans n’avaient pas l’âge de raison… Il fallut obtenir pour eux de la seigneurie l’institution d’autant de gardes qu’il y avait de quartiers, avec mission de faire respecter et de défendre au besoin les enfants inquisiteurs dans l’exercice de leurs fonctionsª (Perrens, pp. 156 à 158). Il n’est pas difficile d’imaginer ce que cet embrigadement des   » enfants du Christ  » comportait comme discorde et suspicion au sein même des familles.

Quoique désireux (du moins à ses débuts iconoclastes) de ne s’attaquer, en matière de littérature et d’art, qu’aux œuvres payennes, Savonarole n’évitera pas les dérapages. Ainsi, en février 1497 (en plein carnaval) il organisa en place de la Seigneurie un autodafe pendant lequel furent donnés aux flammes tous les objets qui avaient été réquisitionnés à la suite de perquisitions dans les maisons; car, précisa Savonarole, ´si l’on en faisait seulement un dépôt, viendrait un jour, sous quelque gouvernement moins dévoué à la religion, où chacun rentrerait en possession de ce qui lui appartenait. Le feu seul pouvait supprimer le scandale sans retour (Perrens, p. 214). Avec les fausses barbes, les pommades, les perruques et tous les autres  » objets de perdition « , furent réduits en cendres des dizaines de tableaux de maître (dont un Donatello) et des centaines de livres et de manuscrits, dont les œuvres de Boccace et de Pétrarque, le tout faisant, avant la mise à feu, un tas de plusieurs mètres. D’après une chronique d’époque, les magistrats florentins refusèrent l’offre d’un antiquaire vénitien de passage qui avait offert vingt mille écus pour sauver ces trésors culturels de la destruction. Un deuxième bûcher purificateur eut lieu en février 1498.

F.-T. Perrens (p. 151) ajoute encore ces détails sur le fanatisme religieux dominant à Florence:   » Quiconque achetait de la viande, les jours fixés par Savonarole pour faire pénitence, devenait un objet de scandale, et bientôt il fallut réduire la taxe que payaient à l’Etat les bouchers, menacés d’une ruine complète… L’enseignement des langues anciennes commençait à ne plus se puiser dans Cicéron, Horace et†Virgile, mais dans saint Léon, saint Jérôme et saint Ambroiseª.

POUR CONCLURE

Avec le temps, la figure de Savoranole a perdu de sa dureté, pour ne garder, surtout, que le souvenir de sa mort atroce; en devenant ainsi le symbole de l’antipapisme. Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau puisque le protestant toscan Salvatore Ferretti (qui avait été, à Lausanne, l’élève de Vinet en 1842 et 1843) et le prêtre défroqué Camillo Mapei, exilés à Londres, ont fondé en 1847 un journal mensuel intitulé L’Eco di Savonarola qui paraitra pendant quelques années; une publication qui sera utilisée par les vaudois du Piémont pour leur difficile propagande en Italie et immédiatement mise à l’index par la Rome papale.

Mes dernières notes vont dans le même sens: ´Savonarole mérite donc d’être rangé parmi les réformateurs illustres qui ont versé leur sang ou usé leur vie à la défense d’une cause qu’ils croyaient sainte. Il a sa place entre Arnaldo da Brescia, Giordano Bruno et Tommaso Campanellaª (Perrens, p. 373); ´Savonarole (le dernier prophète médiéval) fut le premier à retourner le charisme prophétique contre l’institution ecclésiastique, incapable de définir une praxis chrétienne et de fournir une réponse à l’échec de la chrétienté, à cause de sa corruption sur le plan éthique 3; ´Aujourd’hui, on imagine avec peine l’état de délabrement moral et spirituel de l’Eglise de la fin du XVe siècle. Le pape régnant, élu par des cardinaux achetés à prix d’or, est plus soucieux de pourvoir à l’avenir de ses enfants, neveux et favoris que de se soucier de la réforme de l’Eglise, réclamée pourtant à grands cris, bien avant que Luther fasse entendre sa voix. Cette Eglise n’était que l’image de la société qui la portait. Les splendeurs des palais et la richesse des bibliothèques de Florence ne pouvaient cacher l’immense détresse morale et spirituelle du petit peuple qui végétait à l’ombre des Médicis. C’est pour sauver ces pauvres que Savonarole n’hésita pas à se compromettre sur le terrain politique et à promouvoir l’instauration d’une République chrétienne, dont les assises seraient assurées par un code moral rigoureux 4. Même la curie romaine s’y est mise qui a ouvert, en mai 1997, un   » procès en sanctification  » de Savoranole et a, en octobre 1998, reconnu que l’Eglise   » s’était trompée à son égard « .

Il ne reste pas moins que les indiscutables bonnes intentions de Savonarole ont eu un prix. ´Au fond ces (nouveaux) édifices constitutionnels importent peu: le nouveau maître de Florence était le prieur de Saint-Marc qui, sans droit ni titre, par le seul pouvoir de sa parole véhémente et triviale, dictait leur devoir à la seigneurie et aux collèges; ceux-ci n’avaient retrouvé leur liberté que pour la reperdre aussitôt  (avec, il est vrai, un excès de lyrisme qui l’a quelque peu éloigné des nuances de l’histoire): ´Oh! âme honnête et fière des anciens Toscans, qui ne toléraient chez eux ni tyrans ni bigots, lesquels pour défendre leur liberté n’y pensèrent pas à deux fois (avant)… de brûler Savonarole en place de la Seigneurie et à menacer le pape 5.

Le Père G. Musy se pose, à la fin de son article, une question fondamentale:   » Comment construire une société chrétienne sans céder à l’intolérance et à l’intégrisme? « . Ma réponse est claire: les résultats désastreux des récentes tentatives effectuées par les   » mollahs  » iraniens et les   » talibans «   afghans me confirment encore plus dans la conviction que la liberté et la justice sociale (indissociables) ne peuvent pas se développer sous un système politique dominé par une quelconque religion.

En attendant que le Vatican se décide, les touristes continueront avec plus ou moins d’indifférence, à piétiner la plaque en granit rose avec inscriptions en bronze fixée, en souvenir, sur le sol de la place de la Seigneurie, à l’endroit précis où – il y a de cela un demi-millénaire – Savonarole a expiré, la corde au cou, victime d’une intolérance dont, hélas, lui-même n’avait pas été exempt. claude cantini

Notes

1P. Villari, tome I. Préface du traducteur Gustave Gruyer, p. LXXIII.

2´A Florence, d’apràs un usage invétéré, les changements de gouvernements avaient toujours lieu au moyen des Parlamenti. Le peuple, appelé au son des cloches, se réunissait sans armes sur la place, qui était gardée par les soldats de la seigneurie. Les seigneurs descendaient sur la plate-forme afin de demander la Balia (nourrice) pour eux ou pour leurs amis. La Balia était une dictature mensuelle ou annuelle, qui pouvait être renouvelée plusieurs fois de suite et qui donnait la faculté de modifier la forme du gouvernement… Trompé par cette mensongère apparence de liberté, il secondait, comme un instrument docile, les désirs ambitieux des citoyens les plus puissantsª écrit P. Villari (tome I, p. 289).

3 André Vaucher, Le prophétisme médiéval dans ´Politica Hermeticaª, Paris, Nô 8/1994, pp. 21-22.

4 Guy Musy (dominicain), Le bûcher qui n’a pas fini de rougeoyer, ´Le Courrierª, Genàve, 16-17 mai 1998.

5 Maledetti toscani, Florence 1956, p. 15 (trad.).

Bibliographie

Jourcin Albert, Les Médicis, Lausanne 1968.

Perrens François-Tommy, Jérôme Savona-role, Paris 1859.

Villari Pasquale, Savonarole et son temps, Paris 1874.

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